Le décès de dom René Salvas, le 5 octobre 2026, à l’âge de 96 ans, marque la disparition de l’un des derniers grands témoins de l’histoire contemporaine de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac. Archiviste, chroniqueur et historien du monastère, il fut avant tout un homme de transmission: enseignant d’abord, puis chercheur et vulgarisateur; il fut aussi un homme d’accueil, attentif à ceux qui se présentaient à la porte de l’abbaye.
Né à Saint-Robert en 1929, dans un Bas-Richelieu encore fortement rural et catholique, dom Salvas termine son cours classique au Séminaire de Saint-Hyacinthe en 1950 et entre la même année à Saint-Benoît-du-Lac. Il fait profession temporaire en 1952, profession solennelle en 1955 et est ordonné prêtre en 1957.
De 1959 à 1963, il poursuit à Rome et à Jérusalem des études de théologie et d’Écriture sainte. De retour au monastère, il enseigne l’Écriture sainte pendant 46 ans et l’histoire de l’Église pendant 14 ans; il est aussi préfet des études pendant 31 ans et père-maître des étudiants en théologie pendant 22 ans. Son parcours illustre ce que près de vingt ans de fréquentation de Saint-Benoît-du-Lac m’ont peu à peu appris: l’unité fondamentale de la vie monastique peut se conjuguer avec une grande diversité de tâches, voire avec une succession de vies professionnelles, toutes inscrites dans une même vocation.
Il exerce aussi des responsabilités de gouvernement, comme sous-prieur puis prieur. Selon ce qu’il m’avait confié, cette expérience lui convient mal: l’exercice de l’autorité sur d’autres moines n’est pas sa voie. Il allait mieux se reconnaître dans d’autres rôles: chercher, enseigner, accueillir et transmettre.
Un passeur d’histoire
À partir de 1992, il seconde dom Jean Rochon aux archives, puis devient archiviste en titre en 1996. Patient et minutieux, il dépouille notamment l’abondante correspondance de dom Paul Vannier et publie une trentaine de chroniques dans L’Ami de Saint-Benoît-du-Lac. Pour les premières décennies, il confronte aussi les archives de la maison à la documentation transmise par l’abbaye-mère de Saint-Wandrille.
Une activité qu’il chérissait particulièrement était l’accueil, au sens pastoral du terme.
Le centenaire devient «l’élément déclencheur» de son œuvre majeure, Dans la beauté de la paix : histoire de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, 1912-2012. Dom Salvas, qui précisait ne pas être historien professionnel, reprend alors près de vingt ans de travaux dans une «refonte» plus systématique et plus unifiée, destinée à rendre l’histoire de l’abbaye accessible.
Il écrivait de l’intérieur, en homme profondément attaché à Saint-Benoît et à l’Église. Son livre n’est pas conçu comme une monographie universitaire: il assume le regard d’un membre de la communauté sur sa propre histoire. Il ne passe cependant pas sous silence les crises qui ont traversé la communauté, comme celles des années 1920 et 1930, lorsque des conceptions différentes de la vie monastique s’affrontent et que plusieurs religieux quittent la communauté. Il révéla aussi l’histoire occultée de Charles Collot, le domestique français noyé en 1914 avec le fondateur.
Son érudition débordait les murs du monastère. Il ouvrait volontiers les archives aux chercheurs et collaborait aux recherches régionales, notamment sur Bolton et Austin. En 2002, il donna à Austin une causerie sur dom Vannier et accepta qu’elle soit ensuite publiée en livret.
En 2018, la Municipalité lui remit son prix Reconnaissance-Patrimoine. La même année, il rédigea pour Le Reflet du Lac un texte sur les Fêtes d’autrefois dans Bolton et au monastère, mêlant recherche historique et souvenirs personnels. En septembre 2019, il accueillit au cimetière monastique le public afin de présenter la conception bénédictine de la mort. J’ai peine à mesurer les heures que nous avons passées ensemble, à vérifier un détail ou à tenter d’éclaircir un point obscur.

Accueil pastoral
Une activité qu’il chérissait particulièrement était l’accueil, au sens pastoral du terme. Dans un entretien accordé au Devoir en 2012, il expliquait que certains moines accompagnaient les visiteurs en séjour au monastère: ils «répondent à leurs demandes, les soutiennent dans leur démarche, les guident dans leur questionnement». C’était aussi son cas. Dom Salvas recevait régulièrement des personnes qu’il écoutait et accompagnait, parfois dans la durée. J’en fus témoin un jour: alors que nous étions en conversation à l’hôtellerie, un jeune homme, manifestement troublé, se présenta. Dom Salvas s’excusa, alla vers lui et l’accompagna dans une salle à l’écart pour l’écouter plus longuement.
Dans l’un de nos derniers échanges, il regrettait vivement la fermeture, à Sherbrooke, d’un lieu qui accueillait des jeunes en questionnement. Cette décision lui apparaissait comme un non-sens: comment espérer une relève si l’on cessait précisément d’offrir aux jeunes des lieux de rencontre, d’écoute et d’accompagnement?
Sa priorité ultime demeurait toutefois la prière communautaire. Nos conversations téléphoniques, comme ses recherches, devaient céder devant l’heure de l’Office. J’étais toujours impressionné de le voir mettre fin à une activité afin d’arriver à temps à la Liturgie des Heures.
Je ne l’ai jamais senti nostalgique d’une Église triomphante; il regrettait plutôt un Québec où la foi allait simplement de soi dans la vie ordinaire, comme elle l’avait fait chez ses parents et dans son milieu d’enfance.
Nostalgie et espérance
Il avait vu disparaître le Québec catholique dans lequel il avait grandi et en éprouvait une réelle nostalgie. Lui-même parlait de la «déchristianisation du Québec», qu’il associait notamment à la diminution des vocations religieuses. Un jour, devant la une d’un vieux journal annonçant la visite d’un ministre à l’abbaye, il constata, avec une pointe d’amertume, qu’une telle nouvelle ne ferait plus les manchettes. Je ne l’ai pourtant jamais senti nostalgique d’une Église triomphante; il regrettait plutôt un Québec où la foi allait simplement de soi dans la vie ordinaire, comme elle l’avait fait chez ses parents et dans son milieu d’enfance.
Ce constat n’entamait pourtant pas son espérance. En 2012, il invitait encore à «garder confiance et espérance». Si Saint-Benoît-du-Lac devait poursuivre sa route, croyait-il, de nouvelles vocations surgiraient et des jeunes trouveraient le courage de franchir le seuil du monastère. Dans les dernières années, malgré des forces déclinantes et des tâches allégées, il continua autant que possible à servir sa communauté, assurant encore pendant la pandémie des périodes à la porterie.
Dom Salvas aura ainsi passé une grande partie de sa vie à transmettre: d’abord l’Écriture sainte et l’histoire de l’Église, puis l’histoire de sa propre communauté. Longtemps chargé de rédiger les notices nécrologiques de ses frères, il contribuait ainsi à inscrire leurs vies dans la mémoire de la communauté. Il ouvrait les archives comme il ouvrait la porte du monastère, avec le sentiment de rendre un service.
«Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu», demande la Règle de saint Benoît. Cette fidélité quotidienne, maintenue au fil de plus de trois quarts de siècle de vie monastique, dit peut-être mieux que bien des discours, ce qui avait orienté sa longue existence.

Vœux de stabilité
Lorsque j’appris la mort de dom Salvas, une conversation ancienne, au cimetière de Saint-Benoît-du-Lac, m’est revenue avec une force nouvelle. Nous nous étions arrêtés devant la sépulture de dom Paul Bellot, le célèbre moine-architecte de Solesmes. J’avais toujours cru que sa présence dans ce cimetière constituait une sorte d’honneur pour Saint-Benoît. Dom Salvas m’avait détrompé: Bellot y reposait exceptionnellement parce que la Guerre avait empêché le rapatriement de sa dépouille vers son propre monastère en France.
Il ouvrait les archives comme il ouvrait la porte du monastère, avec le sentiment de rendre un service.
Cette explication m’avait profondément étonné. Je découvrais alors toute la portée du vœu bénédictin de stabilité. Le moine ne choisit pas seulement une manière de vivre: il se lie pour la vie à une communauté concrète et à un monastère précis. Cette appartenance l’accompagne normalement jusque dans la mort et la sépulture. Le cas de dom Bellot, que j’avais spontanément interprété comme un privilège, apparaissait au contraire comme une exception imposée par les circonstances de l’histoire.
Au moment même où j’appris le décès de dom Salvas, je découvris aussi qu’il avait dû quitter Saint-Benoît quelques mois auparavant pour être transféré à l’infirmerie des Frères des Écoles chrétiennes, à Laval. Je compris immédiatement le renoncement que ce départ avait dû représenter pour lui. Après plus de sept décennies vécues dans le même monastère, il s’agissait de bien davantage qu’un changement de résidence: il lui fallait accepter de ne pas vivre jusqu’au bout, sur place, cette stabilité dans laquelle il avait engagé toute son existence.
Je repense à l’une de nos visites au cimetière monastique. Sous la petite croix de granit, au centre du cimetière, était gravée cette profession de foi: «Le Christ est vraiment ressuscité. Alléluia.» Pour dom Salvas, ce cimetière n’était pas seulement un lieu d’histoire qu’il connaissait intimement. Il était aussi le lieu où, dans l’ordre bénédictin, devait normalement s’achever son propre parcours.
Peu après sa mort, un confrère hébergé à la même résidence où dom Salvas avait passé ses derniers mois m’écrivait: «Avec la foi, la mort, c’est le visage d’une nouvelle naissance, le moment le plus riche de la vie». Cette phrase dit en peu de mots quelque chose de la manière bénédictine et chrétienne d’envisager la mort: non comme une simple rupture, mais comme un passage.
Après sa mort, le retour de dom Salvas à Saint-Benoît prend ainsi une signification particulière: il rejoint le lieu et la communauté auxquels son vœu de stabilité l’avait lié pour la vie. Lui qui avait consacré ses dernières décennies à préserver de l’oubli la mémoire des autres appartient désormais, à son tour, à cette mémoire qu’il nous revient de transmettre.
Je remercie dom Robert Choquette, abbé de Saint-Benoît-du-Lac, dom Jacques Côté, dom Dominique Minier et M. André Roy, membre des Amis de Saint-Benoît-du-Lac, ainsi que cette association, dont la revue a constitué une source précieuse pour la préparation de ce texte.
Serge Wagner, membre des Amis de Saint-Benoît-du-Lac















































