À Sherbrooke, plusieurs citoyens tiennent à leurs églises et apprécient l’action des organismes catholiques. Ils souhaitent toutefois que la Ville demeure strictement indépendante de l’Église. Claude Gélinas, professeur à l’Université de Sherbrooke, a présenté ce constat le mercredi 21 octobre à la librairie Médiaspaul de Montréal, lors du lancement de l’ouvrage collectif Les catholicismes devant les transformations de l’espace public. Portraits comparatifs Europe/Amérique, 1960-2015.
Publié aux Presses de l’Université d’Ottawa sous la direction d’E.-Martin Meunier et de Philippe Portier, le livre examine comment les milieux catholiques ont réagi aux transformations politiques et culturelles en Europe et en Amérique. La rencontre réunissait les deux directeurs ainsi que Claude Gélinas, Solange Lefebvre de l’Université de Montréal et Jean-Philippe Perreault de l’Université Laval. Frédéric Dejean, professeur à l’UQAM et président de la Société québécoise pour l’étude de la religion, animait les échanges.
Collaborer discrètement
À Sherbrooke, Gélinas observe une certaine ambivalence sur le terrain. Plusieurs citoyens reconnaissent l’utilité de l’aide apportée par les organismes catholiques aux personnes immigrantes, y compris musulmanes. Or, cette reconnaissance ne signifie pas qu’ils souhaitent que la Ville finance ou soutienne ces organismes.
Selon Claude Gélinas, les demandes émanant de la population contribuent à définir les rapports entre les pouvoirs publics et l’Église.
Quant aux autorités municipales, elles semblent elles-mêmes vouloir maintenir les institutions religieuses à distance. Gélinas a notamment évoqué leur refus d’accorder une aide financière pour la rénovation de la basilique cathédrale Saint-Michel. Ce refus contraste avec les demandes citoyennes, qui expriment le souhait que la municipalité tienne compte de l’attachement au patrimoine religieux dans la mise en œuvre de ses politiques.
Selon le chercheur, les demandes émanant de la population – qui accepte certaines coopérations tout en souhaitant qu’elles demeurent discrètes – contribuent ainsi à définir les rapports entre les pouvoirs publics et l’Église.
Que deviennent les catholiques libéraux?
Depuis les années 1960, les lois concernant la famille, l’égalité et la reconnaissance des identités ont profondément transformé des sociétés dont les Églises avaient longtemps contribué à fixer les normes. L’ouvrage étudie leurs réactions devant ces changements : les adaptations consenties, les résistances et les nouvelles manières d’intervenir dans les débats publics.
Solange Lefebvre a insisté sur le rôle du droit dans le déclin de l’influence de l’Église catholique. Au Canada, les chartes et les exigences d’égalité ont notamment conduit à revoir l’enseignement scolaire de la religion. Elle a évoqué le remplacement, en 2008, des cours optionnels d’enseignement moral ou religieux par le cours commun d’Éthique et culture religieuse. Pour la chercheuse, les transformations juridiques expliquent largement les ressemblances observées entre les diverses trajectoires nationales.
Solange Lefebvre estime que le recrutement de prêtres à l’étranger contribue au maintien d’un encadrement masculin dans des milieux où les femmes accomplissent la plus grande part du travail bénévole.
L’experte en science des religions a également posé une question que la visibilité médiatique des milieux conservateurs peut conduire à négliger : que deviennent les catholiques libéraux? La place occupée par la «droite catholique» dans les médias permet-elle de conclure à l’effacement des courants plus progressistes? Lefebvre a invité à examiner leur organisation et leur présence, éventuellement plus discrète, avant de porter un diagnostic final.
Le recrutement de prêtres à l’étranger soulève une autre difficulté. Cette pratique, que Lefebvre appelle «importation de prêtres», contribue au maintien d’un encadrement masculin dans des milieux où les femmes accomplissent la plus grande part du travail bénévole.
Lefebvre a souhaité des recherches plus approfondies sur les rapports de genre et sur les formes de pouvoir délétères qui se perpétuent dans l’Église. Elle a également évoqué avec enthousiasme son expérience de la couverture du conclave de 2013, dont l’attention médiatique nourrit sa réflexion sur la fascination exercée par les rites et la mise en scène du pouvoir religieux.
Selon Lefebvre, la place des catholiques libéraux, les effets du recrutement de prêtres à l’étranger sur les rapports de genre et la persistance de certaines formes de pouvoir dans l’Église appellent des enquêtes qualitatives. Pour la chercheuse, les mobilisations autour du patrimoine religieux et l’action catholique auprès des personnes immigrantes constituent également des terrains propices à l’étude de ces transformations à l’échelle locale.
Recomposition du rôle du catholicisme
E.-Martin Meunier a expliqué le choix du pluriel dans le titre de l’ouvrage : les «catholicismes» s’inscrivent dans des histoires nationales distinctes, façonnées par leurs relations avec l’État et leurs traditions d’engagement. Tout en laissant aux collaborateurs une liberté d’approche, l’ouvrage propose de comparer ces trajectoires pour dégager, au-delà des particularités nationales, des évolutions communes et des différences de rythme dans les réponses à la sécularisation.
Philippe Portier a présenté plusieurs résultats de cette comparaison. Dans certains pays, l’organisation catholique s’est appuyée fortement sur les paroisses. Ailleurs, elle a développé plus tôt des syndicats, des partis et des mouvements de jeunesse pour agir dans la société. Malgré ces différences, des étapes comparables se dessinent. Une période de mobilisation, portée par l’ambition de reconquête chrétienne, se prolonge approximativement jusqu’aux années 1955-1960. Vient ensuite une phase de fragilisation, marquée par les départs et les contestations internes. Le catholicisme se recompose par la suite, selon des calendriers variables.
Portier distingue plusieurs fonctions que continue de jouer le catholicisme dans cette période de recomposition. Celui-ci fournit des repères identitaires et assure des services là où l’État rencontre des difficultés. Il conserve également une capacité de critique sociale, notamment à l’égard du néolibéralisme, au nom du bien commun. L’autorité symbolique du pape contribue ainsi à donner des orientations communes. Les échanges entre réseaux catholiques favorisent, eux aussi, la circulation des idées et des expériences entre les pays.
Pour Philippe Portier, le catholicisme fournit des repères identitaires et assure des services là où l’État rencontre des difficultés. Il conserve également une capacité de critique sociale, notamment à l’égard du néolibéralisme, au nom du bien commun.
Jean-Philippe Perreault a abordé ces transformations en examinant la manière dont l’Église perçoit les jeunes et le rôle qu’elle souhaite leur voir jouer. Ses discours sur la jeunesse éclairent ainsi ses attentes quant à l’avenir du catholicisme et à sa place dans la société. À l’ambition de former une génération capable de restaurer un ordre chrétien succède une pastorale d’accompagnement, inspirée par l’ouverture du concile Vatican II.
Depuis les années 2000, les transformations scolaires, les réseaux sociaux et les regroupements par affinités modifient encore ce rapport. L’Église accueille davantage les jeunes qui se présentent à elle dans des espaces particuliers. Perreault situe cette évolution dans un contexte où les projets politiques et les références collectives connaissent eux-mêmes une fragilisation.
Notons que l’ouvrage porte sur les années 1960 à 2015, c’est-à-dire avant le premier mandat du président américain Donald Trump et avant les nouvelles lois québécoises sur la laïcité de l’État.














































