Quand on pense à de grandes figures catholiques québécoises du 20e siècle, les noms de Lionel Groulx, du père Lévesque, du cardinal Léger et des frères André, Marie-Victorin et Untel nous viennent en tête. J’en oublie ?
Bien sûr que j’en oublie. Vous avez probablement noté que ma courte liste ne contient aucun nom de religieuses. Ces dernières, en effet, sont les grandes négligées de cette histoire. Les synthèses historiques et les manuels du secondaire en parlent peu ou pas, avec pour conséquence leur quasi-effacement de la mémoire collective populaire.
Pourtant, le Québec a compté, depuis le début du 20e siècle, une foule de remarquables religieuses, qui n’ont rien à envier à leurs pendants masculins en matière de réalisations salutaires.
François Guillet, jeune enseignant de français diplômé en philosophie et illustrateur, entend corriger cette méconnaissance avec Innovatrices, engagées et aimantes (Novalis, 2026, 192 pages), un recueil illustré de 15 «portraits de religieuses québécoises au 20e siècle». Instructifs, chaleureux et inspirants, ces portraits de femmes déterminées et brillantes ont aussi pour vertu de renverser deux agaçantes idées reçues.
La première est celle selon laquelle le sentiment religieux serait incompatible avec la passion du savoir scientifique. Le parcours de certaines des religieuses présentées par Guillet offre un puissant démenti à ce triste lieu commun.
L’ouvrage de Guillet vient aussi fortement nuancer le cliché qui veut que, en Église, les religieuses n’aient été que des subalternes empêchées de se réaliser. Dans certains cas, c’est l’inverse qui est vrai. «La religion, note Guillet, fut pour plusieurs de ces femmes une porte d’entrée à une vie dans la sphère publique, à laquelle elles n’auraient pas eu accès si elles avaient été épouses et mères.»
Les savantes
Lorraine Caza, aujourd’hui âgée de 91 ans, est la preuve vivante que la foi en Dieu peut s’accompagner d’un esprit scientifique. Sœur de la Congrégation de Notre-Dame, elle fera une maîtrise en mathématiques, aux États-Unis, pour mieux enseigner cette matière au secondaire. Pour le doctorat, elle choisira plutôt la théologie, qu’elle enseignera à l’université, tout en étant la supérieure générale de sa congrégation, fondée par Marguerite Bourgeoys. Je vous salue, Madame Caza !
L’ouvrage de Guillet vient fortement nuancer le cliché qui veut que, en Église, les religieuses n’aient été que des subalternes empêchées de se réaliser.
L’Ursuline Estelle Lacoursière (1935-2021) a elle aussi brillé dans le monde scientifique. Surnommée la «sœur verte», elle sera «la première Canadienne française à obtenir une maîtrise en foresterie» en 1969, à l’Université Laval. Elle enseignera ensuite la biologie à l’UQTR jusqu’en 2003.
Simone Voisine (1927-2019) est un de mes personnages préférés dans la galerie présentée par Guillet. Membre des Sœurs de la Charité de Québec, elle enseigne d’abord au primaire et au secondaire, avant de faire une maîtrise et un doctorat en littérature québécoise. Sa «fibre nationaliste» l’incite à faire une promotion active de la poésie, de la chanson et du cinéma québécois dans son enseignement.
En 1975, on la retrouve en Gaspésie, où elle enseigne la littérature au cégep. Sa fibre sociale, cette fois, l’amène à s’engager dans le syndicalisme. Elle deviendra même présidente du Conseil central de la CSN en Gaspésie ! Une sœur dans les instances de la CSN, à l’époque où cette centrale faisait dans le syndicalisme de combat ? J’ai été étonné et enchanté de l’apprendre. Retraitée de l’enseignement, Simone Voisine consacrera ses énergies à la cause de la soupe populaire à Québec.
Détentrice d’une maîtrise en théologie et d’une autre en philosophie, Ghislaine Roquet (1926-2016), des Sœurs de Sainte-Croix, a aussi sa place parmi les savantes. Professeure de philosophie au collège classique, elle impressionne le premier ministre Jean Lesage qui, après l’avoir entendue en entrevue à la télé, lui demande de participer à la Commission Parent. Elle y défendra la cause d’une éducation supérieure et de qualité pour les filles.
Elle enseignera ensuite aux universités Laval et de Montréal, sera représentante du Canada à l’UNESCO et directrice littéraire aux éditions Fides et Bellarmin. On comprend Lesage d’avoir été impressionné.
Les artistes
Dina Bélanger (1897-1929) est surtout connue comme mystique. Membre de la Congrégation des Religieuses de Jésus-Marie, à Sillery, sa soif de Dieu s’exprime dans un mélange d’amour et de souffrance. «Elle ira jusqu’à souhaiter l’anéantissement de sa propre personnalité pour laisser en elle toute la place et toute la liberté d’action à Jésus», note Guillet. J’avoue entretenir certaines réserves quant à ces manifestations trop brûlantes de la foi.
Ce qu’on sait moins de Bélanger, c’est qu’elle était aussi une musicienne de haut niveau, qui avait étudié, de 1916 à 1918, au prestigieux Institute of Musical Art de New York, aujourd’hui connu sous le nom de Julliard School. Sur YouTube, on peut écouter certaines de ses compositions. Elle enseignera la musique pendant quelques années, avant de mourir prématurément à l’âge de 32 ans.
Le parcours de Marguerite Marie Alice Cartier (1918-2006), des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, surprend lui aussi. Issue d’une famille de musiciens, la jeune religieuse enseignait la musique, discipline dans laquelle elle obtiendra un baccalauréat en 1949, en plus d’une licence en composition en 1955.
Son mentor, le grand compositeur Claude Champagne (1891-1965), lui suggérera d’utiliser un pseudonyme pour percer le monde musical, à l’époque peu ouvert aux femmes et aux religieuses. Elle deviendra Rhené Jaque — une inversion de son nom de religieuse, Jacques-René.
Certaines de ses compositions, accessibles sur YouTube, sont décoiffantes. «Refusant de se cantonner au classicisme et au système tonal, explique Guillet, elle laissait libre cours à sa créativité à travers des gammes personnelles et des compositions atonales.»
Les pionnières
Toutes ces religieuses instruites et autonomes doivent une fière chandelle à Marie-Aveline Bengle (1861-1937), plus connue sous le nom de mère Sainte-Anne-Marie. Religieuse de la Congrégation de Notre-Dame, cette dernière est à l’origine de la mise sur pied du premier collège classique pour filles au Québec en 1908.
Avant elle, les filles ne pouvaient aller au-delà de la 11e année. Grâce à elle, les talents féminins pourront enfin espérer s’épanouir. En 2013, le journaliste Claude Gravel lui consacrait une excellente biographie intitulée La féministe en robe noire, chez Libre Expression.
«[Comme journaliste, Marie Gérin-Lajoie défendra] la promotion de l’enseignement supérieur chez les femmes, la défense des droits des travailleuses et la lutte pour l’obtention du droit de vote des femmes.»
François Guillet
Marie Gérin-Lajoie (1890-1971), issue d’une illustre famille québécoise, a été une des premières diplômées de l’École d’enseignement supérieur, le collège classique fondé par mère Sainte-Anne-Marie. En 1911, elle devient «la première bachelière canadienne-française au Québec» et se classe «première de tous les élèves des collèges classiques de la province… filles et garçons confondus», note Guillet.
Cette performance aurait dû lui valoir le Prix et la bourse du Prince de Galles, qui seront plutôt remis au premier garçon puisque, dira-t-on, une fille ne peut aller plus loin dans ses études. Le combat, à l’évidence, ne faisait que commencer.
Marie Gérin-Lajoie le mènera en pratiquant le journalisme, pour faire «la promotion de l’enseignement supérieur chez les femmes, la défense des droits des travailleuses et la lutte pour l’obtention du droit de vote des femmes», écrit Guillet.
Elle enseignera aussi l’action sociale dans l’institut de mère Sainte-Anne-Marie, en préconisant de dépasser la charité au profit de la lutte politique et sociale. Elle fondera, en 1923, l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil, une communauté de sœurs engagées dans l’éducation religieuse et sociale auprès des femmes de conditions modestes.
L’école des femmes
Guillet rend aussi hommage à Délia Tétreault (1865-1941), fondatrice des Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception, qui rappelait que «la joie est le meilleur merci qu’on puisse adresser à Dieu» ; à Délia Dugas (1890-1964), des Sœurs de la Providence, surnommée «Sœur Miracle», une réputation qui déplaisait au cardinal Léger ; à la dominicaine Julienne Dallaire (1911-1995), adoratrice de l’eucharistie ; à Marie-Anne Lavallée (1882-1967), fondatrice des Oblates franciscaines de Saint-Joseph, au service des convalescentes ; à Marie-Paul Ross (1947 —), la célèbre sœur infirmière et sexologue controversée ; à Georgette Faniel (1915-2002), la mystique de Montréal qui disait converser avec Dieu, aurait contracté un mariage mystique avec le Christ et en aurait reçu les stigmates dans sa chair.
Les exercices d’admiration auxquels nous convie François Guillet sont une cordiale et puissante invitation à nous mettre à l’école de ces femmes.
Dans un tout autre style, sœur Angèle (1938 —), des Sœurs de Notre-Dame du Bon-Conseil, figure aussi dans ces pages. Animée par l’esprit de Marie Gérin-Lajoie, la joviale religieuse a consacré sa vie à faire la preuve que l’amour de Dieu et du prochain passe aussi par la cuisine, tant il est vrai que savoir faire à manger, pour soi et pour les autres, est une forme de libération.
Les exercices d’admiration auxquels nous convie François Guillet sont une cordiale et puissante invitation à nous mettre à l’école de ces femmes. Leurs vies exemplaires témoignent du fait que s’inspirer de Jésus et de Marie donne du souffle.















































