L’écrivain, journaliste et scénariste français Didier Decoin est mort l’été dernier à l’âge de 81 ans. Il était l’auteur d’une cinquantaine de livres — principalement des romans et des essais — et de presque autant de scénarios, notamment celui de la série télé Le Comte de Monte-Cristo, réalisée pas Josée Dayan en 1998.
C’était aussi un écrivain profondément catholique, à qui l’on doit trois livres remarquables en ce domaine : Jésus, le Dieu qui riait (Stock, 1999), une sorte d’évangile de la joie, le Dictionnaire amoureux de la Bible (Plon, 2009), une chaleureuse réflexion sur les Écritures, et, surtout, Il fait Dieu (Points, 2016 ; 1975 pour l’édition originale), le témoignage, à la fois enflammé et cordial, de sa rencontre intime avec Dieu. C’est cette dernière œuvre que je retiens ici, pour honorer le souvenir de son auteur, méconnu au Québec.
Decoin a écrit Il fait Dieu en 1975, alors qu’il avait 30 ans. Ça ne manquait pas d’audace. Se déclarer aussi ouvertement non seulement catholique, mais surtout croyant, dans le monde intellectuel de l’époque — ça n’a pas changé depuis, d’ailleurs — vous exposait aux sarcasmes ou, à tout le moins, à l’incompréhension.
Or, l’illumination vécue par Decoin, dans la nuit du 8 au 9 septembre d’une année «volontairement indéterminée», fut si saisissante, si renversante, si forte, qu’il s’imposait, pour lui, de ne pas en faire mystère. Il fait Dieu est le récit simple, emporté et sans prétention de ce bouleversement exaltant.
Ni savant ni mystique : amoureux
Son Dieu n’est pas celui des philosophes ni celui des croyants d’habitude ; c’est une présence qui est entrée dans son âme pour toujours.
Decoin n’est ni théologien ni savant. Son livre, note-t-il, «ne veut ni ne peut rien expliquer de Dieu». L’écrivain reconnaît qu’«il est difficile de dire Dieu» et qu’il n’a pas de compétence particulière en la matière, sinon son expérience personnelle. «Oh, avoue-t-il, je ne suis pas un homme de réflexion, d’analyse ni d’exégèse. Je suis seulement amoureux de mon Dieu.»
Par conséquent, il insiste sur le fait qu’il ne veut «rien prouver» et qu’il lui «suffit d’aimer». Son Dieu n’est pas celui des philosophes ni celui des croyants d’habitude ; c’est une présence qui est entrée dans son âme pour toujours, celle d’un Dieu incarné qui a choisi de partager la condition humaine avec nous.
Decoin ne joue pas les mystiques. Le récit de sa nuit de feu, qui ouvre le livre, demeure plutôt sobre. Avant la survenue de l’événement, l’écrivain n’éprouve «aucun sentiment d’inquiétude, métaphysique ou autre». Il est déjà croyant, mais d’une foi esthétique, intellectuel et «de besoin», note-t-il.
À 23 heures, ce soir-là, les larmes surgissent. Sa foi d’avant se retire et laisse place à «la tendresse ». Ce n’est pas, précise-t-il, une conversion spectaculaire. «J’affirme, poursuit-il, n’avoir pas eu la sensation concrète de Dieu.» Il faudrait plutôt parler d’une épiphanie, d’un coup de foudre. Decoin, cette nuit-là, se découvre une âme en amour avec Dieu. En s’adressant à ce dernier, il dira dorénavant «mon Amour».
Pleurer, écrit Decoin, est «un signe d’enfance». C’est par ce «fil fragile […] que Dieu s’insinue le mieux en l’homme». L’écrivain se fait d’ailleurs le chantre de cet esprit d’enfance qui caractérise le christianisme. «Les autres religions, explique-t-il, les révélées et non révélées, font la part belle aux initiés ; aux sages très anciens, écrasés d’expérience et de connaissances ésotériques. […] Le christianisme, lui, met délibérément deux genoux à terre devant l’enfant.»
L’épreuve du mal
Ça ne signifie pas, comme certains le pensent, que «croire est confortable» et met un terme aux interrogations existentielles. S’il est simple, en effet, de louer Dieu quand tout va bien, ce l’est moins quand la souffrance et le mal surgissent. La Bible, d’ailleurs, n’épargne pas les petites natures et pourrait être précédée par un traumavertissement. L’Ancien Testament regorge de catastrophes et le Nouveau «dévoile des personnages presque uniquement douloureux».
Le croyant sait donc que le mal existe. Comment le contrer ? En faisant pénitence, répondait-on dans l’Église d’hier. Decoin doute de l’efficacité de la méthode, si elle signifie s’abîmer dans les mea culpa. «Or, écrit-il, la recherche volontaire de la souffrance est singulièrement absente» des Évangiles. Faire pénitence, d’accord, peut-être, mais à condition que ça signifie plutôt dire oui au projet de Dieu que résument les Béatitudes, cet appel à l’humilité, à la douceur, à la paix, à la justice et à la miséricorde. Contre le mal, il n’y a que ça qui vaut.
Decoin, à ce propos, se désole de constater qu’il y a trop de gens tristes dans les églises. «Comment peut-on croire en un Dieu neurasthénique ?» s’exclame-t-il, en soulignant que dire oui à Dieu devrait s’accompagner d’un surcroît de joie et non d’une face de carême perpétuelle. Une église, écrit-il, «n’est pas le palais d’un Roi, c’est la chaumière d’un Amour». Alors, un peu de nerf, bon sang !
Faire pénitence, d’accord, peut-être, mais à condition que ça signifie plutôt dire oui au projet de Dieu que résument les Béatitudes, cet appel à l’humilité, à la douceur, à la paix, à la justice et à la miséricorde.
Contre le mal, il n’y a que ça qui vaut.
Les larmes de Jésus
Celui qui exprime sa foi au Dieu de Jésus se voit souvent exposer l’obstacle des miracles. Comment, en effet, peut-on croire à ça ? La question est légitime, et je me la pose souvent. Decoin, lui, n’en a cure. «Venant de Dieu, écrit-il, c’est le miracle qui est l’état normal.» C’est un peu court, disons.
L’écrivain devient plus profond quand il dit surtout s’intéresser au «miracle absolu», c’est-à-dire «l’Incarnation, cette irruption saisissante de Dieu dans notre condition humaine». Nous sommes là au cœur de la spécificité du christianisme. Decoin a raison de le souligner : un Dieu qui fait quelques pas sur l’eau, bof ! Mais «Dieu vivant la même vie que moi pendant trente-trois ans» ? C’est plus fort.
Ça explique, d’ailleurs, les deux moments où Jésus pleure : au jardin de Gethsémani, avant l’épreuve, et au moment de la mort de Lazare. «Deux occasions, note Decoin, où, en Lui, l’homme et Dieu se rencontrent et s’étreignent. Une étreinte probablement la plus déchirante de toutes.»
Apprenant la mort de Lazare, Jésus pleure. Il sait pourtant, remarque Decoin, qu’il va ressusciter son ami. Sur qui, sur quoi pleure-t-il, alors ? Il pleure sur la condition mortelle. «Autrement dit, explique l’écrivain, sur la condition humaine, dans toute sa grandeur et tout son drame.» Sur cette condition humaine qu’il a faite sienne et qui le fera encore pleurer à Gethsémani.
Oui, la résurrection, croyons-nous, viendra, mais elle «ne supprime pas la question de la mort». Et Decoin de lâcher ce magnifique passage qui en dit long sur l’originalité du Dieu fait homme et sur la contradiction apparente de l’attitude chrétienne devant la mort : «La Résurrection est la réponse de Dieu à la mort des hommes. Les larmes du Christ sont la réponse de Jésus à la mort des hommes.» Ces derniers, c’est ma conviction la plus profonde, ont besoin des deux réponses.
Des demandes et une offrande
«La Résurrection est la réponse de Dieu à la mort des hommes. Les larmes du Christ sont la réponse de Jésus à la mort des hommes.»
Didier Decoin
Quand il essaie d’imaginer l’au-delà qui, croit-il, l’attend, Decoin finit pas reconnaître qu’il n’en sait rien. En tant que croyant, l’hypothèse du néant ne le convainc pas, pas plus que celle d’une fusion impersonnelle au grand Tout. Ces deux tentations, note-t-il, relèvent d’un «violent besoin de dormir». Or, il croit, et moi avec lui, «que l’homme est un être d’éveil plutôt que de sommeil». Il demande donc à Dieu de lui réserver une belle surprise.
À Marie, mère de Jésus, qu’il imagine en demoiselle éternelle, sa demande est plus précise. Il souhaite qu’au moment de sa mort, elle soit là, tout près de lui. «Et puis, quand ce sera tout à fait l’instant, implore-t-il, prenez-moi la main. Et posez vos lèvres sur mon âme.»
Aux humains, enfin, il ne demande rien. «Un écrivain qui disparaît, écrit-il, ça fait deux lignes dans les journaux, trois mots à la radio entre les résultats du tiercé et le bulletin météorologique. Et c’est normal, car un écrivain n’est jamais que l’ami de quelques-uns ; ami des antipodes, dont on reçoit, une fois tous les deux-trois ans, une longue lettre impersonnelle de deux cents pages.»
J’espère, monsieur Decoin, que Marie vous a tenu la main. Je ne sais pas plus que vous à quoi ressemble l’au-delà, mais je ne l’imagine pas sans le plaisir de la lecture. Recevez donc ces quelques dizaines de lignes comme l’offrande d’un ami de vos livres que vous avez souvent inspiré.















































