Le documentaire Faites du bruit pour Jésus, diffusé lundi à Télé-Québec, présente une jeunesse qui prie, chante et témoigne à visage découvert. Les chiffres, eux, racontent une progression beaucoup plus discrète. Entre les deux se dessine moins un retour du religieux qu’une nouvelle manière, pour une minorité, d’occuper l’espace public.
Faire du bruit pour Jésus. L’injonction qui donne son titre au documentaire de Clément Hamelin résume assez bien ce que capte le film. Au fil de ses rencontres avec des influenceurs, des pasteurs et de jeunes convertis, le journaliste de 26 ans suit des jeunes de sa génération qui ne se reconnaissent plus dans le catholicisme de leurs grands-parents ou qui n’ont tout simplement reçu aucune éducation religieuse. Ils ont trouvé ailleurs une manière de croire à voix haute, dans un christianisme évangélique décomplexé, très présent sur les réseaux sociaux.
Prédications dans les couloirs du métro, baptêmes célébrés devant des foules : le documentaire multiplie les images fortes. Dans un Québec où les églises se vident et se vendent, cette foi qui s’affiche a de quoi frapper. Ce contraste explique sans doute une part de l’écho qu’a reçu le film, principalement après la présence remarquée de l’auteur et deux jeunes du documentaire à Tout le monde en parle et les vives réactions qu’il suscite depuis.
Pour éclairer les témoignages, le film convoque aussi des spécialistes issus de la théologie, de la psychologie et de la communication. Aux côtés de Frédéric Dejean, professeur au Département de sciences des religions de l’UQAM, Catherine Raymond, psychologue et docteure en neurosciences, et Laurence Grondin-Robillard, docteure en communication et professeure associée à l’École des médias de l’UQAM, replacent les parcours des jeunes croyants dans un contexte plus large.
Le film pose lui-même la question qui sous-tend tout son propos, à savoir si cet engouement annonce un véritable retour du religieux. Pour y répondre, il faut quitter un instant l’écran et regarder les chiffres.
La part de l’immigration
Les confessions évangéliques (baptistes, pentecôtistes et apparentées) comptaient pour moins de 1 % de la population québécoise dans le recensement de 1971 fait par Statistique Canada. Un demi-siècle plus tard, ils en forment environ 1,5 %, soit quelque 130 000 personnes, alors qu’ils atteignent de 6 à 8 % dans le reste du pays. Si on s’en tient à l’appartenance à une confession évangélique, la progression est réelle, mais elle se mesure en dixièmes de point. Il est toutefois possible que ces mesures sous-estiment la part de croyants qui s’identifient uniquement comme «chrétiens», sans revendiquer d’appartenance à une tradition particulière.
Le jeune Québécois sans religion qui découvre Jésus au détour d’une vidéo existe bel et bien, mais son parcours n’est pas aussi généralisé qu’on pourrait le croire.
Par ailleurs, comme le rappelle Frédéric Dejean, le dynamisme évangélique au Québec tient en bonne partie à l’immigration en provenance d’Amérique latine, de Corée du Sud, d’Haïti et d’Afrique. La plupart des nouveaux fidèles ont grandi dans une famille évangélique, et environ le tiers d’entre eux fréquentaient déjà une Église dans leur pays d’origine. Le jeune Québécois sans religion qui découvre Jésus au détour d’une vidéo existe bel et bien, mais son parcours n’est pas aussi généralisé qu’on pourrait le croire.
Le même constat se dégage du côté catholique. En avril dernier, Présence rapportait une hausse de plus de 246 % des demandes de baptême d’adultes en cinq ans à l’archidiocèse de Québec, une croissance que les responsables pastoraux attribuent d’abord à l’arrivée de personnes immigrantes, même si certains parcours relèvent aussi d’une quête de sens. D’une tradition à l’autre, ce sont davantage des trajectoires migratoires que des conversions qui alimentent la croissance. En toile de fond, la tendance générationnelle va même dans le sens contraire. Selon le sociologue Jacob Legault-Leclair, près de la moitié des jeunes Québécois se déclarent aujourd’hui sans religion.[1]
Le réveil qui n’a pas eu lieu
Si l’idée d’un retour de la foi chez les jeunes paraît si plausible, c’est aussi qu’elle circule depuis quelque temps sous la forme d’un récit international. Au printemps 2025, le rapport britannique The Quiet Revival annonçait que la fréquentation mensuelle de l’église chez les 18 à 24 ans avait quadruplé en six ans, passant de 4 à 16 %. Le chiffre a fait le tour des milieux chrétiens et des médias, jusqu’à ce que la Bible Society retire son rapport en mars 2026, la firme YouGov ayant découvert des répondants frauduleux dans l’échantillon[2]. Le réveil tenait en partie à un problème de sondage.
Les données canadiennes sont plus sobres. Le rapport Faith Restored ?, publié en mars 2026 par le groupe de réflexion chrétien Cardus, conclut à l’absence de résurgence religieuse au pays[3]. Tout au plus le déclin semble-t-il marquer le pas chez les jeunes adultes, dont la fréquentation hebdomadaire se maintient à 16 % depuis 2017, alors qu’elle recule dans l’ensemble de la population. Une stabilité, donc, et non une vague.
Ce que le bruit dit vraiment
Comment expliquer, dès lors, l’impression d’une marée ? Clément Hamelin en fournit lui-même une clé lorsqu’il observe que les voix les plus audibles du mouvement sont souvent les plus conservatrices, et que les plateformes tendent à amplifier ce type de discours. Quelques créateurs de contenu suivis par de larges auditoires suffisent alors à donner à une minorité l’allure d’un mouvement de masse. À cette logique algorithmique s’ajoute un effet de contraste. Dans une société largement sécularisée, qui vient de renforcer l’encadrement de la laïcité, un jeune qui prie à voix haute ou évangélise dans la rue devient d’autant plus visible que le religieux s’est retiré de l’espace public.
Dans une société largement sécularisée, qui vient de renforcer l’encadrement de la laïcité, un jeune qui prie à voix haute ou évangélise dans la rue devient d’autant plus visible que le religieux s’est retiré de l’espace public.
Cette tension prend une forme particulièrement explicite lorsque le journaliste demande à un jeune croyant s’il serait prêt à désobéir à la loi pour prêcher dans la rue, dans un Québec où la prière de rue est désormais interdite. Le jeune homme répond sans hésiter que les autorités demeurent elles-mêmes soumises aux lois de Dieu et que ce qui est moralement bon prime sur toute autre considération. Au-delà de la provocation apparente, cette réponse donne à voir une hiérarchie des légitimités dans laquelle l’autorité divine s’impose à celle de l’État, et c’est précisément ce type de déclaration, bien plus que la foi discrète de nombreux croyants rencontrés dans le film, qui circule et alimente les réactions.
Ces voix plus discrètes occupent néanmoins une place réelle dans le documentaire. Clément Hamelin y rencontre des croyants nettement plus modérés, dont la foi s’exprime sans éclat ni volonté de convaincre. Ariane Malenfant affirme ainsi que les femmes chrétiennes ont elles aussi bénéficié des avancées féministes, notamment en matière de consentement. Les réactions suscitées par le film se sont pourtant surtout cristallisées autour des positions sur l’homosexualité et l’avortement. Le paradoxe est éclairant, car ceux qui font le moins de bruit sont peut-être les plus nombreux, mais ce ne sont pas eux qu’on entend.
Ce serait pourtant une erreur de réduire le phénomène à un mirage. Ce qui se transforme tient sans doute moins au nombre de croyants qu’à la manière de croire et de le montrer. Les travaux de Frédéric Dejean sur certaines Églises urbaines dites «non dénominationnelles» montrent comment celles-ci cultivent un christianisme accessible, en phase avec un Québec sécularisé et à distance d’institutions fragilisées par les scandales.
Le documentaire effleure le thème de la quête d’identité et d’appartenance que son auteur relie à la solitude et au mal-être qui touchent sa génération. À la toute fin, le journaliste donne la parole à des personnes qui ont quitté ces communautés. Elles évoquent une liberté retrouvée, mais aussi le deuil d’un cadre qui structurait leur quotidien, leurs relations et leur rapport au monde. Ces récits rappellent que le phénomène religieux ne se réduit pas aux croyances. Ce que ces églises laissent derrière elles après leur départ en dit peut-être tout autant sur leur attrait que les conversions elles-mêmes.
Élizabeth Dupont, étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université Laval
Notes :
1Marie Isabelle Rochon, Les églises évangéliques séduisent-elles davantage les jeunes au Québec?, Radio-Canada, 27 août 2024
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2Paul Williams, Bible Society withdraws its “Quiet Revival” report, saying data showing spiritual growth in Britain was faulty , Anglican Ink, 26 mars 2026,
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3Karen Stiller et Ray Pennings, Faith Restored? The Evolving Relationship Between Religion and Young Canadians, Cardus, 5 mars 2026,
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