Il y a quelques semaines, en parcourant mon fil d’actualité, mon attention a été attirée par la publication d’un groupe de soutien aux personnes ayant subi des thérapies de conversion. Celle-ci affirmait qu’un document publié sous l’égide du Vatican reconnaît désormais le caractère délétère de ces pratiques, s’y oppose et les condamne. Ma curiosité s’est immédiatement éveillée, d’autant plus que mon mémoire en travail social porte précisément sur la reconstruction identitaire des personnes ayant traversé cette épreuve au Québec. Si elle devait être adoptée de manière officielle par l’Église catholique, une telle prise de position serait d’une importance capitale pour les survivants des thérapies de conversion, dont beaucoup n’attendaient plus une telle dénonciation de la part de l’institution religieuse.
Le document en question s’inscrit dans la démarche synodale lancée par le pape François en 2021. Pour la première fois, l’ensemble des catholiques à travers le monde ont été invités à s’exprimer et non plus seulement les évêques. Parmi les différents groupes d’étude constitués, le groupe n° 9 s’est penché sur l’expérience des personnes lesbiennes, gaies et bisexuelles au sein de l’Église. Son rapport, publié en mai 2026, aborde diverses questions doctrinales, pastorales et éthiques émergentes, dans le but d’insuffler un renouveau à la mission ecclésiale. En me plongeant dans la lecture de ce texte, j’ai pris conscience d’un véritable tournant historique. Concernant les thérapies de conversion, le document reconnaît leur «effets dévastateurs». Il s’agit d’une affirmation inédite, qui pourrait résulter en un changement de paradigme profond.
Rappelons que les thérapies de conversion se définissent comme un ensemble de pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle d’une personne ayant des attirances homosexuelles afin de «la rendre» hétérosexuelle. Bien que la variété de ces pratiques soit presque illimitée, certaines s’avèrent plus fréquentes que d’autres, notamment les exorcismes, l’accompagnement spirituel individuel et de groupe, ainsi que l’isolement physique et social, pour ne nommer que ceux-ci. En effet, les méthodes employées oscillent entre des pratiques diffuses et des interventions plus coercitives. Dans tous les cas, l’idéologie sous-jacente est que les orientations sexuelles en dehors de l’hétérosexualité sont soit une maladie, une déviance ou un grave péché qui se doivent d’être guéries.
Écouter la science
Le rapport du groupe d’étude a souligné l’importance d’inclure les données issues des sciences sociales et des sciences de la santé, tout comme l’expérience même des personnes concernées, dans sa réflexion face aux enjeux des thérapies de conversion. L’efficacité de telles pratiques est en effet grandement remise en question par la majorité des chercheurs, mais aussi par les témoignages de nombreux survivants. Au fil du temps, de plus en plus d’études ont tenté de répondre à cette question en accumulant les preuves de leur inefficacité, mais aussi de leur nocivité. En effet, que le changement d’orientation sexuelle soit possible ou non, le caractère abusif de ces pratiques et leurs conséquences dramatiques sur la vie des personnes restent indéniables. C’est précisément sur ce point que les auteurs du rapport synodal appuient leur réflexion et leur prise de position.
La majorité des interventions dans le cadre de thérapies de conversion relèvent d’abus spirituels, psychologiques, verbaux, physiques et, dans certains cas, sexuels.
Les témoignages recueillis dans le cadre de mon mémoire illustrent l’abus dans ces thérapies. À titre d’exemple, certaines personnes ont été encouragées à s’engager activement dans une relation amoureuse hétérosexuelle, et ce, en l’absence de toute attirance ou de tout sentiment romantique. D’autres ont rapporté l’obligation de raconter en détail leurs préférences sexuelles ainsi que leurs pratiques intimes devant le groupe ou lors de rencontres avec les responsables, le tout sous une surveillance constante, une épreuve qu’un participant qualifie de «viol de son intimité». D’autres ont nommé des insultes, des dénigrements, et de la manipulation de la part de représentants de l’Église. La majorité de ces interventions relèvent ainsi d’abus spirituels, psychologiques, verbaux, physiques et, dans certains cas, sexuels.
Ainsi, le risque d’abus s’avère bien réel. Loin de brosser un portrait exagérément sombre de la situation, il convient de reconnaître que si la gravité des actes commis envers ces personnes varie, ces interventions poursuivent la même finalité et entraînent un lot similaire de conséquences délétères sur le plan de la santé mentale et physique.
Ces abus engendrent un nombre important de difficultés après leur passage dans un processus de thérapie de conversion. Il a été question notamment de difficultés relationnelles importantes, une perte de sens et de foi, des diagnostics de santé mentale, des pensées intrusives de dévalorisation, des émotions vives de honte, et d’idéation et tentatives de suicide.
Le rôles des préceptes religieux
Des préceptes religieux dans certains milieux sont grandement utilisés pour encourager les personnes à recourir aux thérapies de conversion. La question du péché et de l’enfer est au cœur de l’expérience. Ces croyances imposent un poids énorme sur les épaules des personnes : l’orientation homosexuelle est perçue comme profondément mauvaise et risque de les mener en enfer dans les pires cas. Ces éléments sont particulièrement traumatisants chez les personnes chrétiennes qui sont, dans la plupart des cas, très investies dans leur mouvement religieux.
Les recommandations synodales pourraient s’avérer fructueuses pour une meilleure inclusion et intégration des personnes LGBTQ+ au sein des communautés chrétiennes.
Plus encore, dans certains milieux plus stricts, il y a un risque réel de rejet de la part des pairs, de la famille et de la communauté religieuse qui constitue, à bien des égards, leur unique réseau social, affectif et de soutien. Un participant a relevé d’ailleurs avoir vécu douloureusement le retrait de tous ses engagements religieux et la coupure obligatoire avec ses amis.
Conséquemment, ils se retrouvent devant un choix qui n’en est pas un. D’une part, ils demeurent attachés à leurs convictions religieuses et souhaitent véritablement y adhérer, et d’autre part, leur orientation sexuelle leur semble incompatible avec celles-ci. Ils vivent alors un tiraillement particulièrement douloureux, car ce sont deux parties fondamentales de leur être qui se confrontent. La thérapie de conversion s’avère alors leur unique avenue de libération. Ainsi, bien que certains soulignent que les personnes sont libres de décider ce qu’elles veulent faire, ce choix n’est pas libre, car il est poussé par la peur, la pression sociale, la haine de soi et le rejet.
Cette réalité est confirmée par le rapport du groupe de travail. Le document souligne que, si le cheminement spirituel de certaines personnes LGBTQ+ au sein de l’Église catholique peut être positif, il coexiste néanmoins avec des difficultés majeures. Les témoignages répertoriés dans le texte rendent compte d’un sentiment profond de solitude, éprouvé tant dans la société qu’au sein de l’Église. Le document met ainsi en relief l’angoisse et la stigmatisation qui affectent les personnes ayant des attractions envers des personnes du même sexe ainsi que leurs familles. Il souligne l’impact profond de ces défis sur les individus et leurs proches dans ces différents contextes.
Avenues pastorales
Ainsi, la direction suggérée par le document synodal pourrait représenter, pour plusieurs personnes d’orientation sexuelle non hétérosexuelle, le début d’un chemin vers la réconciliation. Plusieurs ont accueilli cette validation avec surprise et réconfort. Le texte ne se contente pas de dénoncer ; il émet également des recommandations pour améliorer les approches pastorales auprès des personnes lesbiennes, gaies ou bisexuelles. Ces orientations font écho au renouveau souhaité. Il importe en effet de dépasser l’impasse qui persiste entre la rigueur de la doctrine (les préceptes religieux) et la dimension pastorale (l’accueil).

Pour ce faire, le document recommande de commencer par écouter et ouvrir le dialogue en reconnaissant les savoirs et l’expérience d’autrui. Il ajoute qu’il est nécessaire de restaurer une circularité entre la théorie et la pratique, se défaisant ainsi des doctrines abstraites imposées aux individus. Les auteurs en viennent même à proposer de revoir et de relire les extraits bibliques associés à l’homosexualité. En somme, il s’agit d’un changement complet d’approche qui replace la valeur de l’amour humain au cœur de la religion.
D’ailleurs, plusieurs Églises avaient déjà emboîté le pas en favorisant la participation des personnes LGBTQ+ au sein de leur ministère. À cet égard, l’étude de Rodriguez et Ouellette (2002) s’est intéressée à la conciliation des identités religieuse et sexuelle au sein d’une Église inclusive de Manhattan. Les résultats démontrent que la majorité d’entre eux ont réussi à articuler leur identité homosexuelle et leur identité religieuse. La consolidation de l’identité sexuelle s’avère d’autant plus réussie que l’investissement des participants dans l’Église est grand. Selon ces derniers, cette communauté positive à l’égard des réalités LGBTQ+ a joué un rôle déterminant grâce à son approche intégrative.
Ainsi, dans les faits, ces recommandations synodales pourraient s’avérer fructueuses pour une meilleure inclusion et intégration des personnes LGBTQ+ au sein des communautés chrétiennes. Néanmoins, dans la réalité concrète, le chemin à parcourir reste encore long avant que ces orientations ne soient pleinement concrétisées. Celles-ci ne demeurent que des propositions, libres d’être adoptées ou rejetées par Rome, mais aussi par les différents diocèses et mouvements ecclésiaux. De la recommandation à l’application, les obstacles sont de taille, notamment la polarisation des débats entourant l’homosexualité, la marginalisation, les préjugés tenaces ainsi que les décennies d’enseignements religieux rigides qui façonnent encore aujourd’hui de nombreuses communautés.
Myriam Deschênes
Intervenante sociale et étudiante à la maîtrise à l’Université Laval
Références
Beckstead, A. L. (2012). Can we change sexual orientation? Archives of Sexual Behavior, 41(1), 121-134. https://doi.org/10.1007/s10508-012-9922-x
Study Group n. 9 du Synode des évêques. (2026). For a Synodal Church: Communion, Participation, Mission. Study Group n. 9 – Theological Criteria and Synodal Methodologies for Shared Discernment of Emerging Doctrinal, Pastoral, and Ethical Issues. Final Report. Synode des évêques.
Rodriguez, E. M., et Ouellette, S. C. (2002). Gay and Lesbian Christians: Homosexual and Religious Identity Integration in the Members and Participants of a Gay‐Positive Church. Journal for the Scientific Study of Religion, 39(3), 333-347. https://doi.org/10.1111/0021-8294.00028
















































