Avec le film Disclosure Day, sorti le 10 juin, Steven Spielberg réactive une inquiétude ancienne : une vie extraterrestre ferait-elle vaciller les religions ? L’histoire de la théologie, et les enquêtes disponibles, suggèrent que la crainte appartient moins aux croyants qu’à ceux qui les observent.
Cinquante ans après Rencontres du troisième type, Steven Spielberg lève de nouveau les yeux vers le ciel. Disclosure Day met en scène l’imminente divulgation d’une vérité tenue cachée : celle d’une présence extraterrestre que les autorités dissimuleraient depuis des décennies. Le cinéaste, qui dit avoir vu sa curiosité ravivée par un article du New York Times de 2017 sur un programme du Pentagone consacré aux objets volants non identifiés, est né en 1947, l’année même de l’affaire Roswell.
Écrit par David Koepp et mis en musique par John Williams, le film tient autant du thriller paranoïaque que du film d’aliens. La critique y a surtout vu une fable humaniste, traversée d’une symbolique religieuse à peine voilée : un oiseau, le cardinal, en figure d’annonciation ; deux protagonistes en forme d’apôtres ; et, pour dernier mot, un impératif qui n’a rien d’anodin, «Écoutez !».
Spielberg ne s’en cache pas. En promotion, il a formulé la question que son film effleure sans la traiter vraiment : Dieu est-il «notre Dieu uniquement sur cette planète», ou «le Dieu de tous les systèmes» où existerait une vie intelligente ? Le réalisateur reste à la surface de l’implication. Mais il a le mérite de remettre devant le grand public une question bien plus ancienne que son cinéma, et plus sérieuse qu’elle n’en a l’air.
Un débat vieux de huit siècles
Que deviendrait le christianisme si la vie n’était pas le propre de la Terre ? Plus que d’autres traditions, il paraît exposé, car il fait reposer le salut sur un événement situé : l’incarnation de Dieu en un point précis de l’histoire, sa mort et sa résurrection. Faudrait-il alors imaginer d’autres incarnations sur d’autres mondes ? Ou un seul Christ dont la rédemption rayonnerait dans tout le cosmos ?
Spielberg met devant le grand public une question bien plus ancienne que son cinéma, et plus sérieuse qu’elle n’en a l’air.
La question n’est pas neuve. Dès le XIIIe siècle, les théologiens se divisent entre les tenants d’une Terre unique, dans le sillage d’Aristote et de Thomas d’Aquin, et les partisans de la pluralité des mondes, soucieux de ne rien retrancher à la puissance créatrice de Dieu.
En 1277, à Paris, l’évêque Étienne Tempier tranche par une prudence restée fameuse : il refuse d’affirmer l’unicité du monde, sans valider pour autant sa pluralité, au motif qu’il ne revient pas aux humains de fixer des limites à Dieu. Autrement dit, l’Église a très tôt choisi de ne pas faire du géocentrisme un article de foi. Lorsque Copernic, puis Galilée, délogeront la Terre du centre, le cœur du dogme n’en sera pas atteint.
Le motif traverse ensuite les siècles. Au XVIIIe, Thomas Paine fait de la pluralité des mondes une arme contre la foi chrétienne, qu’il juge «petite et ridicule» à cette échelle. Au XXe, le jésuite et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin renoue au contraire avec la figure d’un Christ cosmique, et l’écrivain C.S. Lewis, apologète pourtant classique, juge absurde de croire que les humains seraient les seuls bénéficiaires d’une telle grâce.
Aujourd’hui, une «exo-théologie» prolonge ce travail, du luthérien Ted Peters au jésuite Guy Consolmagno, astronome de l’Observatoire du Vatican, pour qui la fécondité créatrice de Dieu ne saurait se réduire à notre seule espèce.
Une peur de spectateur, plus que de croyant
C’est ici que Disclosure Day bute, sans le savoir, sur un fait contre-intuitif. L’idée qu’une révélation extraterrestre provoquerait une crise religieuse générale est surtout répandue chez ceux qui ne croient pas. Une enquête conçue par Ted Peters, menée auprès d’environ 1300 personnes, l’a montré : une minorité seulement de croyants estime que sa foi en serait ébranlée (les catholiques un peu plus, à 22 %), tandis que près de sept non-croyants sur dix anticipent une crise pour l’ensemble des religions.
Le scénario d’une science venant enfin réfuter la religion est lui-même une vieille espérance, dotée d’une structure quasi religieuse : l’attente d’une « révélation » qui viendrait tout changer.
L’écart est instructif, même en tenant compte des limites d’un tel sondage. La «perte de la foi» que met en scène le cinéma d’anticipation tient en bonne part d’une projection : c’est le regard séculier qui prête aux croyants une fragilité qu’ils n’expriment guère.
On peut y lire une ironie. Le scénario d’une science venant enfin réfuter la religion est lui-même une vieille espérance, dotée d’une structure quasi religieuse : l’attente d’une «révélation» qui viendrait tout changer. Le titre du film le dit sans détour. «Disclosure», c’est la divulgation ; mais le mot français qui s’impose, «révélation», est d’abord théologique, et «apocalypse» signifie littéralement dévoilement.
La culture du secret d’État et des soucoupes cachées, de Roswell au mouvement contemporain de la «disclosure», rejoue ainsi, en mode profane, une grammaire eschatologique : un savoir caché, retenu par les puissants, promis à un dévoilement qui exigera de croire.
La vraie question : qui est mon prochain ?
Reste un débat plus durable que la cosmologie, et que le film touche peut-être malgré lui. La rencontre d’une altérité radicale ne menace pas tant les dogmes qu’elle ne rouvre la question des frontières de la communauté : qui compte devant Dieu, qui est mon prochain, à qui devons-nous quelque chose ?
Les chrétiens du passé ont déjà affronté cette épreuve. En 1550, la controverse de Valladolid, qui suit la découverte des peuples des Amériques, ne porte pas sur l’astronomie mais sur le statut de l’autre : a-t-il une âme, faut-il l’évangéliser, peut-on l’asservir ? C’est à cette mémoire que renvoie la crainte de C.S. Lewis, qui redoutait qu’une rencontre avec d’autres mondes n’exporte «notre péché» et un «nouveau colonialisme».
Vu sous cet angle, le dernier mot dans le film de Spielberg, «Écoutez !», change de portée. Il ne désigne plus seulement l’attente d’un signal venu des étoiles, mais une disposition : la capacité d’une communauté à recevoir ce qui la déborde sans le réduire à elle-même. La grande énigme du cosmos rejoint alors une question très terrestre, et très ancienne, que les sciences sociales connaissent bien : comment un groupe humain accueille-t-il l’étranger, et l’invérifiable.
La rencontre d’une altérité radicale ne menace pas tant les dogmes qu’elle ne rouvre la question des frontières de la communauté : qui compte devant Dieu, qui est mon prochain, à qui devons-nous quelque chose ?
C’est sans doute le service le plus utile que rend Disclosure Day. En croyant parler d’extraterrestres, le «roi du divertissement» ravive un débat que les théologiens avaient eu la sagesse, dès le Moyen Âge, de ne pas trancher. Non parce que la foi craindrait les astres, mais parce que la véritable épreuve n’a jamais été là où le grand spectacle la situe.
















































