Dans Magnifica humanitas, sa toute première encyclique depuis son élection, le pape Léon XIV appelle à «désarmer l’intelligence artificielle» (IA) et à la soustraire à cette «logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive».
Dans ce long texte qui compte 245 paragraphes, le pape observe et déplore que des monopoles et des «acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements» mènent une «course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres».
Désarmer l’IA ne signifie toutefois pas «renoncer à la technologie», précise le pape au début de son encyclique intitulée, en français, Magnifique humanité. «L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer», reconnaît-il. Mais il faut certainement «l’empêcher de dominer l’humain».
L’économie numérique et l’esclavage
Léon XIV insiste sur le fait que le monde de l’IA, avec ses nombreux outils qui offrent avec une grande rapidité des réponses de plus en plus précises à nos interrogations quotidienne, n’est ni magique, ni immatériel.
«Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique, rappelle-t-il, repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles». Ces tâches peu valorisées sont l’insertion et le classement d’un grand nombre de données, la modération de contenus – un exercice «souvent très mauvais», déplore le pape – et l’apprentissage de modèles afin d’accomplir une tâche spécifique. Ces employés invisibles, des jeunes et, souvent, des femmes, «travaillent laborieusement pour un salaire de misère».
Pire, dit-il, les ordinateurs et les microprocesseurs, essentiels à l’IA, exigent l’extraction d’un nombre toujours plus grand de ressources minières. «Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares.» Ces esclaves modernes sont «marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais».
«Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible.»
«Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.»
La doctrine sociale de l’Église catholique
Dans cette encyclique consacrée à l’intelligence artificielle, le pape répète — plus de 100 fois dans ce document de 130 pages — une exigence, celle du respect de la dignité de tout être humain.
Mais comment s’assurer que les technologies numériques «servent réellement l’humanité»?
Léon XIV invite les lecteurs de Magnifique humanité à revisiter les grands principes de la doctrine sociale de l’Église, cette réflexion sur la société, l’économie et la politique amorcée en 1891 par l’un de ses prédécesseurs, le pape Léon XIII, dans la toute première encyclique sociale jamais publiée, Rerum novarum.
«J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale.»
Ces principes deviennent ainsi des «critères de discernement» qui faut mettre en pratique afin de développer, face à l’IA, «une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix».
Anthropic
Mentionnons que Chris Olah, cofondateur d’Anthropic, une entreprise américaine de recherche en intelligence artificielle, était l’un des conférenciers lors de la présentation de l’encyclique ce lundi 25 mai au Vatican. L’appel du pape à un tel discernement sur l’IA «arrive à point nommé», a-t-il déclaré. Il a invité l’Église catholique à ne pas hésiter à faire entendre sa voix sur le développement de ces nouvelles technologies.
Une première préoccupation, qu’il partage avec le rédacteur de l’encyclique, «concerne notre devoir envers les plus pauvres à l’échelle mondiale», a-t-il lancé. Selon lui, «le développement de l’IA est concentré entre les mains d’une poignée de nations riches». Alors «comment pouvons-nous garantir que les bénéfices de l’IA soient partagés à l’échelle mondiale ?», demande-t-il tout en reconnaissant que «nous ne disposons d’aucun mécanisme pour cela». L’Église catholique doit hausser le ton afin que cette problématique ne soit pas ignorée.
Une autre question soulevée par Chris Olah concerne l’épanouissement humain.
«Si les modèles d’IA sont amenés à se généraliser, à quoi ressemblera l’épanouissement des êtres humains, des familles et du monde ?»
«Ce ne sont pas des questions auxquelles un laboratoire peut répondre», a-t-il déclaré. «Mais ce sont des questions que des traditions comme la vôtre portent depuis des millénaires, et nous avons besoin que vous continuiez à les porter dans ce nouveau moment de l’histoire.»
Le texte intégral de l’encyclique Magnifica humanitas.
🤖 L’intelligence artificielle exige aujourd’hui d’être «désarmée», «libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d’exclusion ou de mort», a déclaré le Pape lors de la présentation de sa première lettre encyclique, intitulée Magnifica humanitas. Dans son discours… pic.twitter.com/jt5iLndI7c
— Vatican News (@vaticannews_fr) May 25, 2026
Trois extraits de Magnifica humanitas
Sur la guerre
«La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible côtoie désormais des formes hybrides : cyberattaques, manipulation de l’information, campagnes d’influence, automatisation des décisions stratégiques. L’IA intervient dans ces processus comme un facteur d’accélération, dans un contexte où de nombreuses technologies sont intrinsèquement ambivalentes : ce qui est conçu pour défendre peut rapidement être converti en attaque, et la frontière entre protection et agression tend à s’estomper. L’IA peut renforcer la défense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un “dommage collatéral”.»
– Léon XIV, Encyclique Magnifica humanitas, mai 2026, paragraphe 183.
Sur la concentration des pouvoirs
Dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.
– Léon XIV, Encyclique Magnifica humanitas, mai 2026, paragraphe 95.
Sur l’éducation
Éduquer à l’utilisation de l’IA implique donc d’éduquer à décider quand et pourquoi ne pas l’utiliser. La rapidité et la facilité avec lesquelles on obtient une réponse ou une synthèse risquent d’éteindre le désir de poser des questions, qui ne porte ses fruits qu’avec le temps. Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire.
– Léon XIV, Encyclique Magnifica humanitas, mai 2026, paragraphe 140.
















































