Dans un contexte de crise écologique, quelle est la responsabilité morale des consommateurs de viande?
Est-ce éthique de manger de la viande, sachant que les animaux peuvent en souffrir? Quels sont les enjeux éthiques pour les communautés autochtones qui chassent? Que faire des tests médicaux sur les animaux? De quelles façons le mouvement social végane devrait-il faire entendre son message?
Virginie Simoneau-Gilbert, candidate au doctorat en philosophie, et Alexia Renard, candidate au doctorat en sciences politiques, se penchent sur de tels enjeux dans Que veulent les véganes? La cause animale, de Platon au mouvement antispéciste, un ouvrage publié chez Fides cet automne qui montre en quoi l’éthique nourrit la réflexion sur le véganisme.
Poser l’enjeu
Plusieurs véganes refusent de faire souffrir un animal. Selon une perspective végane, est-il moral de manger de la viande?
Virginie Simoneau-Gilbert (V. S.-G.) — Selon une perspective végane, non. Le principe qui guide le véganisme, c’est le refus de la souffrance non nécessaire. Quand on regarde l’industrie agroalimentaire, comment les animaux sont élevés et tués, cela cause beaucoup de souffrances aux animaux. Pour les véganes, cela ne peut pas être justifié moralement. Comme on a la possibilité d’avoir une alimentation végétale saine, manger de la viande n’est pas nécessaire.
Alexia Renard (A. R.) — Il y a aussi certains véganes qui vont plus loin dans ce raisonnement, c’est-à-dire qu’ils ne se contentent pas d’exclure la souffrance animale, mais aussi toute forme d’exploitation animale. Même si un animal est heureux et bien traité, plusieurs vont dire que ce n’est pas moral de le mettre à mort et le manger.
Il y a des arguments qui s’opposent à la consommation d’œufs de jardin. Il y a la question des coqs, puisque pour plusieurs poules pondeuses, les poussins mâles sont broyés ou gazés, donc il faut savoir d’où proviennent les poules, ces conditions restent souvent difficiles à retracer. C’est là que se pose un problème éthique. On reste dans la continuité de l’élevage et ça pose la question: qu’est-ce qu’on fait des autres coqs?
Dans un contexte de crise écologique, où nous connaissons l’importante empreinte carbone associée à l’élevage, quelle est notre responsabilité comme consommateur?
A. R. — Il y a une forme d’incohérence entre le fait d’être écologiste et continuer de manger de la viande. La viande de bœuf est la plus polluante. Cela entraîne de la déforestation, l’émission de méthane par les vaches. On est bien au courant de cela. Dans les derniers rapports du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat], ils mettent de l’avant le régime végétalien comme celui qui émet le moins d’émissions carbone.
V. S.-G. — Je crois qu’il y a aussi une responsabilité gouvernementale. Un article du Guardian retrace par exemple les émissions de gaz à effet de serre des grandes compagnies agroalimentaires en production animale et montre que quelques compagnies polluent plus que tous les consommateurs du Royaume-Uni réunis. La critique du Guardian, c’était que le gouvernement finance à coup de milliards de dollars des industries qui sont extrêmement polluantes, alors qu’on demande aux consommateurs de faire leur effort.
Tenir compte des contextes
La chasse et l’élevage font partie de la culture et l’alimentation de plusieurs communautés vivant dans des environnements non propices à l’agriculture, comme les Inuits du Nord canadien ou les éleveurs d’Asie centrale. Dans ces endroits, une alimentation végane est moins diversifiée, fraîche et économiquement accessible que dans nos villes occidentales. De la même façon, certaines personnes peuvent être intolérantes aux légumineuses et se trouvent limitées pour combler leurs besoins en protéines. Y a-t-il des contextes où le véganisme peut être mal adapté?
V. S.-G. — Il y a un principe de base en éthique qui dit que « devoir implique pouvoir ». Cela veut dire que, pour avoir un devoir moral à respecter ou non, il faut être dans une position de pouvoir le respecter. Quand on est avec des personnes qui n’ont pas la possibilité de respecter des devoirs moraux, ne serait-ce parce qu’ils ont des problèmes de santé, qu’ils vivent dans des déserts alimentaires ou qu’ils sont sans-abri, je pense qu’ils ne sont même pas dans la possibilité de respecter des devoirs moraux. Je pense qu’on peut se servir de principes moraux véganes, tout en utilisant d’autres principes de la philosophie morale sans se contredire nécessairement. Je pense que l’éthique, dans ses bases, nous permet d’avoir une position conciliante et flexible par rapport à certaines personnes.
Il y a un principe de base en éthique qui dit que « devoir implique pouvoir ».
A. R. — Sur la question autochtone, je pense qu’il y a plus de convergence qu’on pense entre les cosmogonies autochtones et les principes de respect de l’animal. Dans notre livre, je cite une chercheuse micmaque, Margaret Robinson, qui est végane, qui défend l’idée que le véganisme fait partie de son identité. Et elle n’a pas rencontré de moquerie de son cercle social, parce que l’idée que l’animal a une individualité est déjà ancrée dans cette cosmogonie. C’est la question de la souveraineté alimentaire qui est plus importante que le véganisme.
Difficile de passer à côté des tests de laboratoire en discutant de souffrance des animaux. Ces tests permettent notamment de tester les effets secondaires d’éventuels médicaments avant de les tester sur l’humain. Si on n’utilise plus d’animaux comme cobayes, mais que l’on fait courir plus de risques aux humains, est-ce plus éthique?
V. S.-G. — Il y a des véganes qui vont dire que pour des questions médicales, cela peut être justifié si la souffrance causée sur les animaux est moins grande que le bienfait qu’on apporte aux êtres humains. Il y en a d’autres qui ont une approche basée sur les droits des animaux, qui vont dire qu’on ne devrait pas nécessairement utiliser les animaux parce que cela va bafouer leurs droits à la vie et certains droits fondamentaux. À ce moment, il faudrait développer davantage des méthodes alternatives, comme les cellules souches ou des tests sur les tissus.
Des stratégies variées
Les débats sur le traitement des animaux se sont intensifiés au cours des dernières années. D’un côté, de grandes entreprises élèvent des animaux et monopolisent agressivement le marché. De l’autre, des groupes véganes utilisent parfois des moyens de confrontation pour se faire entendre. Dans ce contexte, de quelle façon inciter des changements dans nos habitudes de consommation de façon éthique?
A. R. — Il y a des méthodes « confrontationnelles », dans tout mouvement social, il y a des tactiques plus « confrontationnelles », cela a été le cas avec tout mouvement social. Le droit de grève ne s’est pas acquis qu’à l’Assemblée nationale. En France, il y a eu des massacres d’ouvriers en grèves parce que c’étaient des grèves illégales. Malgré tout, on n’oserait pas aujourd’hui remettre en question le droit de grève. Les suffragettes brisaient des vitres. J’ai l’impression que, lorsqu’on considère qu’il y a un problème moral dans une société, et que ce problème doit être considéré, il faut avoir une pluralité de tactiques. Tactiques politiques, pétitions, lobbying, tactiques culturelles: on cherche à changer la culture dominante en lien avec l’alimentation. Puis il y a des tactiques plus « confrontationnelles », mais qui ont l’avantage de faire parler d’elles, on en entend parler dans les médias. C’est difficile de demander aux véganes de ne pas faire trop de bruits, puisque c’est l’essence même d’un mouvement social que de porter une revendication dans l’espace public.
V. S.-G. — Ce qui peut expliquer pourquoi le mouvement végane est mal perçu en lien avec les actions politiques radicales, c’est qu’on insiste parfois trop sur l’aspect individuel du véganisme. On a tendance à le voir strictement comme un mode de vie. Mais c’est aussi un mouvement social et politique. Lorsqu’on insiste sur la notion individuelle, un peu plus privée et consumérisme, on a de la difficulté à voir que c’est un mouvement social avec des tactiques diversifiées. Les véganes vont dire que ce n’est pas un choix privé que d’arrêter de manger de la viande. C’est un choix moral et politique.
Quelle est votre vision d’avenir concernant le véganisme? À quoi ressemblerait un monde meilleur concernant notre rapport aux animaux?
A. R. — Je commence mon terrain de thèse sur les jeunes ados du secondaire engagés dans le véganisme. Ce que je note, c’est qu’il y a un changement de normes. Plusieurs jeunes disent qu’ils sont véganes. Il y a une remise en question de la consommation de viande. J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de ces jeunes-là qui vont entrer en politique et qui vont se battre pour le droit des animaux. Au parti libéral, il y a le député Nathaniel Erskine-Smith dans la région de Toronto – végétalien depuis son adolescence – au front des principales lois de protection des animaux au fédéral.
V.S.-G. — Pour mon mémoire de maîtrise, je me suis intéressée à la possibilité de reconnaître les droits légaux aux animaux, et c’est quelque chose qui s’en vient de plus en plus dans le monde entier. L’Inde a reconnu les dauphins comme des personnes. Certains grands singes ont été reconnus comme des personnes en Argentine. Il y a de plus en plus d’initiatives juridiques qui sont vraiment intéressantes pour les animaux et qui contribuent à ne plus les voir strictement comme des objets qu’on peut utiliser, mais plus comme des sujets de droit.
















































