«Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés.» Ce verset des Béatitudes est au cœur de la prédication faite en l’église Notre-Dame de Montréal le dimanche 21 mars 1926, il y a un siècle.
L’abbé Jean-Baptiste Audoin, professeur de théologie et de philosophie et aumônier militaire durant la guerre auprès des troupes françaises, est venu «prêcher le carême» cette année-là. Arrivé de Paris à la mi-février, ce prêtre, ayant le titre de missionnaire diocésain, va aussi prononcer plusieurs conférences à Montréal durant son séjour. «M. l’abbé Audoin traitera surtout de sujets de doctrine morale plutôt que d’apologétique», indique Le Devoir du 12 février 1926.
Dans La Patrie du lundi 22 mars 1926, on trouve de larges extraits de l’homélie prononcée la veille par ce prédicateur.
«La justice! Que voilà donc un mot dont on parle. Tout homme la réclame. Les révolutions s’accomplissent pour elle ou pour son image. Toutes les réformes se couvrent de son manteau, toutes les guerres se légitimisent en criant son nom, tous les rêves d’avenir meilleur empruntent ses traits, et ceux-là même qui la bousculent le plus nettement lui font encore des révérences et appellent de son nom ce qui est précisément le contraire.
Aimer la justice, en avoir faim et soif, qu’est-ce encore? C’est désirer ardemment le règne de justice universelle, et je sais bien tout ce que le mot dans une certaine littérature et dans un certain monde recouvre d’utopies, de rêve ou même de convoitises coupables.
Mais l’optimisme le plus engraissé n’osera pas sans doute prétendre que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. La société recèle et étale bien des injustices sociales. Ces injustices, il est du devoir des catholiques de les dénoncer, de les blâmer, de les combattre par la parole d’abord, puis par l’action, l’action efficace qui n’est ni turbulente ni téméraire.»
Le frère Marie-Victorin en Minganie
En janvier 1926, la 10e édition de l’Almanach de l’Action sociale catholique offre un texte du frère Marie-Victorin (1885-1944), professeur de botanique à l’Université de Montréal, sur des découvertes faites lors d’un périple sur la Côte-Nord. Ce texte est intitulé Le carnet du sauvage.

Durant le mois de mars 1926, Le Devoir publie, sous forme de feuilleton, de larges extraits du long article rédigé par ce «littérateur et scientifique que nos lecteurs connaissent bien». L’édition du mardi 23 mars 1926 propose le récit d’une rencontre inopinée entre le chercheur et des chasseurs montagnais.
«Je me baisse pour cueillir quelques fleurs. En me redressant, voilà que j’aperçois, venant à nous sur le sentier, trois Montagnais marchant à la file. Le premier, grand, robuste, et d’âge moyen, balance un canot sur sa tête. Le deuxième fléchit sous le poids d’un loup-marin tacheté placé en travers de ses épaules, tandis que le troisième, assez loin derrière les deux autres, porte un sac. Je m’arrête pour jouir tout à mon aise du groupe pittoresque qui s’avance toujours, tête baissée, sans même [me] voir.
Ah! nous sommes aperçus. Consultation. L’homme au sac se précipite dans le fourré et disparaît. Les deux autres, plus lentement, hésitants, reprennent leur route. Les voici devant moi. Ils s’arrêtent. Le premier laisse tomber son canot et il reste là, tête baissée, immobile. Le second, un vieux sauvage à barbe grise en pointe, jette son pesant fardeau sur le tapis de dryades et prend la même pose humiliante. Ces pauvres gens ont vraiment l’air d’écoliers pris en faute et qui attendent la fessée. C’est donc là tout ce qui reste de ces races fières qui disputèrent si courageusement à nos pères la possession de ce vaste pays.
Je devine tout. L’homme au sac portait des moyacques [mot emprunté à l’algonquin, eider à duvet], gibier défendu. Et quel gibier n’est pas défendu sur la Côte-Nord?
Et maintenant, les Montagnais, coupables envers le gouvernement du Canada, nous prennent pour des gardes-chasse en tournée. Ils se voient déjà écroués et mis à l’amende, happés par la machine civilisée dont ils ont, sans la connaître beaucoup, une peur instinctive.
Je les rassure en leur parlant français.
À cet accueil, un bon sourire se répand sur le bronze de [leur] figure. Les gardes-chasse de la Côte, sauf ceux d’Anticosti, sont généralement anglophones. Je les ai vus sur le quai de la Pointe-aux-Esquimaux, le verbe haut, apparemment heureux de la terreur qu’ils inspirent à cette simple population de Montagnais ou d’Acadiens. Les uns et les autres sont habitués à payer de pénalités exorbitantes les moindres peccadilles et à aller faire de la prison à la Malbaie — quatre cents milles de distance — pour avoir occis un goéland pillard ou levé un des milliers d’œufs épars sur tous les rochers de la Minganie.»
















































