À la fin des années 1960, je donnais, dans le sous-sol de l’église Saint-Charles, à Pointe-Saint-Charles, des cours à des adultes éprouvant de grandes difficultés de lecture et d’écriture. Avec le Comité d’éducation de base, nous avions vite compris que les besoins fondamentaux ne s’arrêtaient pas à l’alphabétisation. L’alimentation en faisait partie. Nous voulions aider les femmes du quartier à préparer des repas économiques et nourrissants. Avec des ressources financières presque inexistantes, nous avons contacté chacune des trois communautés de religieuses établies dans le quartier.
Une sœur grise jugea le projet important, mais déclara ne pouvoir enseigner dans les locaux délabrés du sous-sol de l’église. Une religieuse de la Congrégation de Notre-Dame (CND) se présenta gantée et se désista avant même de visiter le sous-sol. Une sœur de Sainte-Croix, Simone Legault, ancienne missionnaire en Inde puis supérieure en Haïti, fut au contraire enchantée. Plusieurs membres de notre comité avaient estimé inutile de solliciter une « Dame de la Congrégation»; nous l’avions pourtant fait.
Plus d’un demi-siècle plus tard, la Congrégation annonce vouloir consacrer le produit de la vente du domaine Villa Maria au soutien d’élèves vulnérables des écoles publiques du Québec. En 2024, la CND avait déjà créé le Fonds d’accueil et de soutien Marguerite-Bourgeoys, confié à la Fondation pour les élèves de Montréal, afin d’appuyer notamment l’aide alimentaire, le matériel scolaire et la francisation.
Le contraste est saisissant. Pendant des générations, la Congrégation a été largement associée à des pensionnats payants, à des établissements privés réputés et à l’éducation des filles des classes favorisées, francophones comme anglophones. Le titre populaire de «Dames de la Congrégation» traduisait cette position sociale. Cette tradition ne résume toutefois pas toute son histoire : les sœurs ont aussi offert une instruction gratuite dans les écoles paroissiales et ouvert des écoles dans des milieux modestes. Cette orientation a néanmoins éloigné l’institution de certains traits essentiels du projet de sa fondatrice.
Virage vers la justice sociale
La Congrégation semble aujourd’hui avoir entrepris un virage vers la justice sociale et les populations marginalisées. Ses orientations de mission 2021-2026 l’invitent à intensifier sa «présence prophétique aux périphéries», dans un vocabulaire qui rejoint celui du pape François : proximité avec les exclus et justice sociale.
Cette influence récente n’explique cependant pas tout. J’ai vu des missionnaires québécois revenir profondément marqués de leurs séjours en Amérique latine. Partis pour aider, ils avaient eux-mêmes été transformés par les sociétés rencontrées et les inégalités observées. Les religieuses parties vers les pays du Sud ont peut-être connu une évolution analogue. Cette «vie voyagère», chère à Marguerite Bourgeoys, aurait ainsi contribué à renouveler les communautés d’ici avant que le pape François donne un langage nouveau à ce mouvement.
Les écrits de Marguerite Bourgeoys laissent transparaître une femme proche des pauvres, favorable aux écoles gratuites, opposée à la clôture et à la hiérarchisation de sa communauté, capable de contester les autorités.
Il faut prendre ce virage au sérieux. Il serait trop facile de le réduire à une opération de relations publiques destinée à justifier la vente d’un vaste patrimoine. Des religieuses et des personnes associées à la Congrégation sont réellement engagées auprès des populations exclues.
En 1993, j’avais consacré un article à Marguerite Bourgeoys comme pionnière de l’alphabétisation populaire[1]. Je m’étais appuyé directement sur ses Écrits autographes, qui font apparaître une femme différente de l’image édifiante : proche des pauvres, favorable aux écoles gratuites, opposée à la clôture et à la hiérarchisation de sa communauté, capable de contester les autorités.
Dans ces mêmes écrits, Marguerite Bourgeoys témoigne elle-même de la marginalisation qu’elle connut à la fin de sa vie dans la communauté qu’elle avait pourtant fondée. Elle ne fut pas chassée de la direction : après l’échec d’une tentative de prise de contrôle, elle renonça elle-même à sa charge. Sa démission fut cependant suivie d’une véritable mise à l’écart. Nommée conseillère, elle constata qu’on ne lui demandait jamais conseil, tandis qu’elle était reléguée à l’infirmerie. Elle rapporte également qu’on lui reprochait ses dépenses en faveur des pauvres.
Les remontrances de mère Bourgeoys ne furent pas transmises intactes : des noms furent effacés, des feuillets disparurent et leur publication demeura partielle. Même son portrait funéraire austère fut recouvert d’un visage plus accommodant.
Une transaction qui pose question
Il y a donc une certaine ironie historique à invoquer aujourd’hui Marguerite Bourgeoys pour légitimer un retour vers les pauvres. L’institution semble vouloir retrouver une orientation qu’incarnait la fondatrice qu’elle avait marginalisée. Un retour tardif peut néanmoins être véritable. Il y aurait là une forme de justice immanente : l’esprit de la fondatrice, mis à l’écart au centre de la Congrégation, lui serait revenu par les religieuses «voyagères» parties travailler auprès des populations pauvres du Sud.
Cette interprétation généreuse se heurte toutefois à une contradiction récente. Sans avoir clairement expliqué les fondements de sa décision, la CND a vendu au cégep privé Marianopolis, pour 8 millions de dollars, un immeuble dont la valeur au rôle foncier atteignait 117 millions. Cette transaction, très favorable à un établissement privé, paraît difficile à concilier avec la réorientation sociale aujourd’hui invoquée.
La vente de la Villa Maria, très favorable à un établissement privé, paraît difficile à concilier avec la réorientation sociale aujourd’hui invoquée.
Encore faut-il que les mots soient suivis de choix transparents. Le fonds créé en 2024 visait les écoles publiques de Montréal. Celui annoncé à partir de la vente de Villa Maria doit soutenir les élèves vulnérables du Québec. S’agit-il du même fonds élargi, de programmes distincts ou d’une structure encore en formation? Quels seront les montants, les bénéficiaires et le mode de gouvernance? La supérieure générale affirme que la Congrégation agit avec transparence; les réponses permettront d’en juger.
La vente de Villa Maria est devenue l’un des gestes phares de ce virage. Si la CND veut en faire un véritable acte de justice sociale, cette exigence devrait se traduire non seulement dans l’affectation du produit de la vente, mais aussi dans les conditions mêmes de la transaction. L’acte de vente devrait comporter des obligations juridiquement contraignantes afin qu’une part substantielle de tout éventuel projet résidentiel soit consacrée au logement social ou abordable et que des logements accessibles soient destinés aux personnes en situation de handicap. L’orientation annoncée en faveur des démunis ne saurait toutefois servir à occulter les responsabilités historiques et patrimoniales de la Congrégation à l’égard du domaine Villa Maria. La justice sociale ne doit pas opposer les élèves pauvres à la sauvegarde d’un patrimoine éducatif, naturel et historique exceptionnel.
Près de soixante ans plus tard, le Carrefour d’éducation populaire de Pointe-Saint-Charles propose encore des cuisines collectives fondées sur le partage et l’autonomie alimentaire. Cette continuité rappelle que l’héritage des communautés religieuses ne réside pas seulement dans leurs propriétés, mais aussi dans les institutions sociales et les pratiques collectives auxquelles elles ont contribué.
La Congrégation gagnerait à présenter cette réorientation non comme l’aboutissement naturel d’une fidélité ininterrompue, mais comme un retour, humblement assumé, à une part du projet de Marguerite Bourgeoys dont elle s’était historiquement éloignée.
Ce serait peut-être, enfin, retrouver Marguerite Bourgeoys derrière la sainte qu’on a construite.
Serge Wagner
Fondateur du Carrefour d’éducation populaire de Pointe-Saint-Charles
Professeur titulaire retraité de l’UQAM
1 Serge Wagner, « Les origines de l’alphabétisation populaire : Marguerite Bourgeoys », Le Monde alphabétique, no 5, 1993 [Lien externe]
↩
















































