Vicaire apostolique du Golfe Saint-Laurent depuis 1938, l’eudiste Napoléon-Alexandre Labrie (1893-1973) deviendra en 1945 le premier évêque du diocèse du Golfe Saint-Laurent. Durant son épiscopat de près de deux décennies, cet évêque publiera 19 lettres pastorales sur divers sujets, comme l’épargne de guerre (1941), l’observance du dimanche (1943) et les vocations sacerdotales (1947).
Mais une lettre pastorale en particulier retient l’attention des auteurs du recueil La forêt de la Côte-Nord et le fer de l’Ungava (1948-1950) publié aux éditions du Septentrion.
Il s’agit de l’étonnante — par sa thématique sociale — et de l’audacieuse – par son ton polémique – Lettre sur la forêt d’avril 1948. Le texte complet de cette lettre pastorale est publié dans ce recueil de près de 400 pages puis est ensuite analysé par plusieurs spécialistes et universitaires.
«Force est de reconnaître que publier à Baie-Comeau, en 1948, une lettre pastorale sur la forêt, dans une ville construite par l’industrie du bois, l’industrie forestière, prenait un certain courage, ou une certaine audace, ou, encore une fois, un peu de « front » », écrit le professeur Pierre Rouxel du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière (GRÉNOC), qui a codirigé cette publication.
Pour Maude Flamand-Hubert professeure agrégée à Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval, Mgr Labrie peut être justement qualifié de militant parce qu’il «cherche à provoquer et ébranler les consciences» et de visionnaire car, il y a déjà huit décennies, il prônait une «colonisation forestière morale fondée sur la science».
«Sous prétexte de profits, la grande industrie a déboisé sans aucune considération, sans aucun souci d’aménagement permanent de la forêt, d’organisation rationnelle de l’exploitation, de sociologie chrétienne à l’égard de l’ouvrier. Comme résultats, si en bien des endroits la présence de belles fermes a pu remplacer avantageusement le bois, en beaucoup d’autres on a créé le désert là où la Providence n’avait prévu qu’une seule abondance, celle du bois.»
Mgr Napoléon-Alexandre Labrie,
La lettre sur la forêt, avril 1948
Quand l’évêque note que Dieu a caché sous les collines et les montagnes de la Côte-Nord «des richesses minérales que nous venons à peine de deviner» et qu’«il les a embellies de forêts immenses qui nous offrent en abondance ce produit essentiel à la civilisation, le bois», on croit reconnaître des accents littéraires propres à Laudato si’, l’encyclique consacrée à la «sauvegarde de la maison commune» rédigée par le pape François sept décennies plus tard.
Cet évêque, qui propose de traiter la forêt «avec intelligence, dans un esprit de prévoyance», milite déjà «pour la conservation et le reboisement» et lance «un appel que peu de forestiers haut placés pourraient égaler», déclarent aussitôt la revue Relations et l’École sociale populaire, deux institutions jésuites qui s’empressent de diffuser, bien au-delà des frontières diocésaines, la lettre de Mgr Labrie.
Moins d’un an après la publication de la Lettre sur la forêt, Mgr Napoléon-Alexandre Labrie publie un nouveau texte polémique intitulé La Côte-Nord et l’industrie sidérurgique. Dans ce cahier diffusé de nouveau par les jésuites, il explique que «les matières premières de la Côte-Nord doivent rester à la Côte-Nord pour le bénéfice de notre province» et ne pas être exportées aux États-Unis pour leur transformation. Ce texte est aussi publié, en version intégrale, dans La forêt de la Côte-Nord et le fer de l’Ungava (1948-1950).
Démission
Dans la première partie de cet ouvrage, avant de présenter cinq textes majeurs de Mgr Labrie, on propose une «petit essai biographique» sur cet évêque méconnu, né en 1893 dans le village côtier de Godbout et ordonné prêtre, en 1922, en la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome.
«La forêt, pour les compagnies comme pour le peuple, est un bienfait de Dieu. Il leur est permis d’en user, non d’en abuser. Les compagnies ont le droit d’y aller chercher la matière première nécessaire à l’industrie et d’en attendre les profits raisonnables. Mais, comme le peuple, elles n’ont pas droit de détruire cette œuvre divine, surtout chez nous où cette destruction serait irremplaçable par un autre moyen de subsistance.»
Mgr Napoléon-Alexandre Labrie,
La lettre sur la forêt, avril 1948
Retenons de ces brèves notes qu’en novembre 1956 survient un «coup de tonnerre dans le ciel serein de la Côte-Nord».
Les médias annoncent que l’évêque du Golfe Saint-Laurent, âgé seulement de 63 ans, a démissionné de son poste et qu’il a quitté «secrètement la région avec la ferme intention de ne plus revenir». À l’évêché de Hauterive, la ville qu’il a fondée, on ne trouve pas de trace de l’évêque. Il serait parti «comme un voleur», dit-on, vers le monastère trappiste de Gethsémani aux États-Unis.
Cet événement dramatique, à lui seul, aurait mérité un long chapitre.
On a plutôt choisi de déposer plusieurs éléments intrigants comme ces coupures de presse sur un meurtre commis par un neveu de l’évêque, au début de l’été 1956, dans son village natal de Godbout. (Les journaux ne mentionnent pas — ou taisent — ce lien de parenté.)

Il y a aussi cette lettre que l’évêque démissionnaire a remise au curé Alfred Poulin, celui-là même qui a été chargé de lui annoncer le meurtre puis le suicide de son neveu.
«Au début de l’été, tu m’apportais une mauvaise nouvelle», lui écrit Mgr Labrie. «Il était de mon devoir d’en avertir le délégué apostolique et de lui offrir ma démission s’il la jugeait nécessaire dans les circonstances».
Le représentant du pape, Mgr Giovanni Panico, aurait «admis qu’il n’y avait pas autre chose à faire» [que de démissionner], apprend-on.
Mgr Labrie demande à son confident de ne dire «à personne les raisons de mon départ» mais reconnaît qu’«il est bien triste de laisser une œuvre en plan, et de terminer sur un échec semblable toute une vie d’activité».
Michèle Bergeron de la Société historique du Golfe tente cette explication: «dans les mœurs chrétiennes de l’époque, où la moindre faille pouvait remettre en question une réputation bâtie sur le devoir et la vertu, la famille d’un dignitaire se devait d’être sans reproche».
Les auteurs du recueil La forêt de la Côte-Nord et le fer de l’Ungava (1948-1950) estiment que cette question devrait faire l’objet de recherches plus approfondies. Tout comment ils souhaitent que les 18 autres lettres pastorales de Mgr Napoléon-Alexandre Labrie soient relues et étudiées et que l’évêque nord-côtier ait enfin une véritable biographie.
«Mgr Labrie, c’est un sujet en or» pour les étudiants en Études régionales, à la maîtrise et au doctorat, lance Pierre Rouxel, aujourd’hui professeur retraité de langue et littérature au Cégep de Sept-Îles.
















































