Etty Hillesum est assurément un des plus beaux et des plus bouleversants personnages de l’histoire universelle. Née aux Pays-Bas en 1914, elle est morte à Auschwitz le 30 novembre 1943, à l’âge de 29 ans.
Son œuvre littéraire n’en est pas vraiment une. On ne connaît d’elle que son journal des années 1941-1943 et les lettres qu’elle a écrites alors qu’elle travaillait comme assistante sociale dans le camp de transit de Westerbork, où les nazis entassaient les Juifs avant de les déporter vers les camps de la mort.
Pourtant, un critique littéraire aussi exigeant que Tzvetan Todorov (1939-2017) parle de son œuvre avec admiration. «Son talent est incontestable, certaines de ses pages n’ont rien à envier aux plus grands chefs-d’œuvre littéraires», écrit-il dans Insoumis (Le livre de poche, 2017).
L’écrivaine française Sylvie Germain, ancienne élève d’Emmanuel Lévinas, s’extasie elle aussi devant la prose d’Etty. Ses textes, note-t-elle, ont été écrits «à l’arraché», alors qu’elle vit sous l’occupation nazie. «Elle n’a élaboré aucune théorie, ébauché aucun système, écrit Germain. Mais ses intuitions, dignes des plus grands visionnaires de la mystique rhénane et flamande, elle les a vécues jusqu’au bout, dans sa chair et son cœur, elle les a portées à incandescence sans faillir, sans tricher, sans jamais se désolidariser de ses contemporains.»
Une jeune femme ardente
Mais qui donc est cette jeune femme, diplômée en droit et en russe, lectrice avide de Rilke et de Tolstoï, que les nazis ont choisi de tuer ? Etty Hillesum (Points, 2026, 256 pages), la biographie que lui consacrait Germain en 1999 et qui vient d’être rééditée en poche pour la troisième fois, nous permet de l’apprendre avec intensité.
À la lecture du journal et des lettres de la jeune femme, Todorov disait s’en sentir si proche qu’il se permettait de la désigner par son seul prénom. Je ferai comme lui.
Etty est ardente, volontaire, voire, pour reprendre son propre terme, gloutonne, tant sur les plans littéraire, intellectuel et spirituel qu’érotique. Elle aime la vie, le monde, dans leur entièreté.
Etty est ardente, volontaire, voire, pour reprendre son propre terme, gloutonne, tant sur les plans littéraire, intellectuel et spirituel qu’érotique. Elle aime la vie, le monde, dans leur entièreté. Elle veut tout, mais se reconnaît un peu fantasque. Le 10 mai 1940, les troupes allemandes envahissent son pays. Etty est juive. L’enfer s’abat sur elle et sur les siens. Dans les quatre années qui viennent, un peu plus de 100 000 des 140 000 juifs néerlandais périront dans les chambres à gaz.
Etty va-t-elle s’effondrer ? Pas du tout. En février 1941, elle rencontre Julius Spier, un psychanalyste juif allemand formé par Carl-Gustav Jung, réfugié aux Pays-Bas. Comme Etty, l’homme est fantasque, mais charismatique. Il sera, bien qu’il ait le double de son âge, son amant, mais surtout son éveilleur de conscience.
Quand il meurt du cancer en septembre 1942, Etty confie à son journal ce qu’elle lui doit. «C’est toi qui as libéré en moi ces forces dont je dispose, note-t-elle. Tu m’as appris à prononcer sans honte le nom de Dieu. Tu as servi de médiateur entre Dieu et moi, mais maintenant, toi le médiateur, tu t’es retiré et mon chemin mène désormais directement à Dieu ; c’est bien ainsi, je le sens. Et je servirai moi-même de médiatrice pour tous ceux que je pourrai atteindre.»
Or, être la médiatrice de Dieu auprès des Juifs, quotidiennement menacés de mort par les nazis et abandonnés à leur sort par presque tous, relève de la mission impossible. Etty, pourtant, ne se défilera pas.
Chanter Dieu en enfer
En 1942, elle se porte volontaire comme aide sociale au camp de Westerbork. La tâche a quelque chose d’absurde. Il s’agit, au fond, s’assister les Juifs prisonniers en attente de leur départ vers les camps de la mort.
Etty ne se fait pas d’illusions sur le sort qui attend ses semblables. «En quelques heures, écrit-elle dans une lettre déchirante, on pourrait faire provision de mélancolie pour toute une vie.» Le fatalisme l’habite. «Un moment vient où l’on ne peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter», note-t-elle.
Etty veut, malgré tout, «être le cœur pensant de tout un camp de concentration», c’est-à-dire continuer à dire la beauté de la vie et à chanter l’amour de Dieu. Ce dernier, pour elle, est innocent, n’a rien à voir avec ce mal qui déferle, il en est même la première victime.
«Chaque fois qu’un être est humilié, meurtri dans sa chair et dans son cœur, chaque fois qu’un être est assassiné, Dieu est atteint, explique Sylvie Germain pour résumer la pensée d’Etty. Chaque fois qu’un être sombre dans le désespoir, cède à la révolte et en arrive à nier toute possibilité de l’existence de Dieu, Dieu se trouve alors expulsé hors de ce monde — car si Dieu est un Dieu caché, c’est avant tout au plus secret de chaque individu qu’il se cache.»
Etty craint que le mal fait par les bourreaux ne déshumanise les victimes en faisant naître la haine dans leur cœur, d’où son refus radical de toute haine. Nous portons tous, écrit-elle, le mal en nous, et c’est lui qu’il faut extirper en pratiquant l’amour du prochain, peu importe l’attitude et le comportement de ce dernier.
Résistance spirituelle et politique
Il y a quelque chose de la sainteté dans la pensée d’Etty, qui met presque sur le même plan le mal fait par les nazis et la haine de ses compatriotes en réponse à ce mal. C’est toutefois une sainteté révoltante. N’y a-t-il pas des limites, en effet, à tendre l’autre joue ?
Dans son essai Face à l’extrême (Points, 1999), Todorov qualifie l’attitude d’Etty de surhumaine et déplore que son combat, tout entier éthique et spirituel, abandonne la nécessaire révolte politique devant le mal. «C’est pourquoi, conclut-il, malgré son incontestable noblesse, je m’abstiendrai de recommander [son attitude] à tous les opprimés de la terre.»
Dans Insoumis, pourtant, Todorov nuance son point de vue. Assez vite, Etty, remarque-t-il, est consciente du danger qu’il y a à tout miser sur la seule expérience intérieure. « Il faut garder le contact avec le monde réel, le monde actuel, tâcher d’y définir sa place, on n’a pas le droit de vivre avec les seules valeurs éternelles, cela pourrait dégénérer en une sorte de politique de l’autruche », écrit-elle en 1941.
«Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu autant que possible et si j’y réussis, eh bien je serai là aussi pour les autres.»
Etty Hillesum
Todorov note d’ailleurs que son engagement au camp de Westerbork, à l’été 1942, marque un tournant dans son attitude. Elle abandonne alors son journal pour écrire des lettres qui décrivent les misères de ses semblables.
Le souci pour sa vie intérieure s’élargit au souci pour les autres. Elle n’abandonne pas, note Todorov, son amour du monde et son refus de la haine, mais elle passe du «je» au «ils», elle comprend que «les autres font aussi partie de soi» et que leur souffrance ne peut qu’être la sienne.
Son fatalisme — c’est ainsi, sauvons-nous donc dans notre refuge intérieur — se transforme en amour du prochain qui n’exclut plus le souhait d’une action extérieure, politique, pour mettre fin à l’enfer. «Elle-même ne sait pratiquer que les actes d’amour, non de destruction, mais elle admet la nécessité des uns et des autres, conclut gravement Todorov. Elle occupe donc cette place exceptionnelle, extérieure à l’engagement politique et pourtant faisant vivre les valeurs qui lui donnent un sens.»
Aider Dieu
Dans sa biographie, Sylvie Germain encense la «foi détachée de tout dogme» d’Etty dans des pages d’une éblouissante beauté. Le journal et les lettres de la jeune femme, écrit-elle, sont une prière qui relève du discours amoureux. Etty ne demande rien ; elle dit sa joie et sa gratitude.
«Un jour, j’irai les visiter un par un, tous ceux qui sont passés entre mes mains, là-bas sur ce coin de lande. Et si je ne les trouve pas, je trouverai leurs tombeaux.»
Etty Hillesum
Elle va même — et cela est tout simplement renversant — jusqu’à faire de Dieu son prochain. C’est à nous, croit-elle, d’aider Dieu, abandonné par les humains. «Et si Dieu cesse de m’aider, écrit-elle, ce sera à moi d’aider Dieu autant que possible et si j’y réussis, eh bien je serai là aussi pour les autres.» Nous devons nous faire Samaritains pour trouver Dieu abandonné au bord de la route et lui donner un abri dans notre cœur. C’est ainsi, peut-être, que le mal pourra être mis en déroute sur la terre.
C’est ce qu’a fait Etty dans le camp de Westerbork par son «souci sans mesure» pour autrui. «Un jour, écrit-elle en parlant de ceux qu’elle avait croisés au camp, j’irai les visiter un par un, tous ceux qui sont passés entre mes mains, là-bas sur ce coin de lande. Et si je ne les trouve pas, je trouverai leurs tombeaux. Je ne pourrai plus rester tranquillement assise à ce bureau. Je veux parcourir le monde, aller m’assurer de mes propres yeux, de mes propres oreilles, de ce qu’il est advenu de tous ceux que nous avons laissés partir.»
J’écris ce texte sur le tombeau d’Etty ; j’entends sa prière. Je veux lui murmurer qu’elle a un refuge dans mon cœur.
Note : Cette chronique fera relâche pour l’été.

















































