Depuis quelque mois, le président américain Donald Trump ne cesse d’adresser des attaques aussi virulentes que saugrenues au pape Léon XIV. Selon certains médias, la situation se serait particulièrement envenimée lorsque le Département de la défense a convoqué au Pentagone le nonce apostolique aux États-Unis, le cardinal Christophe Pierre. Au cours de cette rencontre apparemment fort tendue, un officiel aurait formulé des menaces en invoquant la papauté d’Avignon du 14e siècle. Mais de quoi s’agit-il et que vient donc faire le Moyen Âge dans cette histoire ?
Le pape comme monarque
Après la chute de l’Empire romain d’Occident à la fin du 5e siècle, l’Europe se couvre de façon plus ou moins anarchique d’une série de royaumes et de principautés hautement décentralisés. Dans ce monde fragmenté et souvent belliqueux, l’Église se présente comme une rare source de stabilité. En ce début du Moyen Âge, l’Église romaine ne possède pas encore le niveau de centralisation qu’on lui connaît aujourd’hui. Premier parmi ses pairs, le pape est bien une figure de premier plan, mais son autorité effective sur le plan européen est en réalité limitée.
Mais surtout à partir du 12e siècle, les évêques de Rome mettent en place une administration efficace et centralisée qui contraste avec l’atomisation caractérisant le système féodal. D’autre part, ils réussissent de façon croissante à imposer leurs prérogatives sur les évêques et les monarques d’Europe. Ce phénomène s’inscrit dans un projet politique que les historiens et historiennes qualifient de «théocratie pontificale».
Ces prétentions atteignent leur apogée au cours des années 1301 et 1302 avec la fulmination des bulles Ausculta fili et Unam sanctam. Dans ces véritables manifestes, Boniface VIII proclame sur un ton polémique la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. Le pape déléguerait effectivement son autorité selon son bon vouloir aux monarques chrétiens qui doivent par conséquent se soumettre à lui.
Philippe contre Boniface
Ces deux bulles constituent des réponses à un contexte tendu. Au cours du 13e siècle, les princes d’Europe entreprennent eux aussi de construire une administration professionnelle et centralisée tout en cherchant à accroître leur propre pouvoir aux dépens des seigneurs féodaux.
Le 7 décembre 1303, le pape Boniface est fait prisonnier par les troupes du roi Philippe le Bel, puis formellement accusé d’hérésie, de blasphème et d’usurpation.
À l’avant-garde de ce mouvement, on trouve le roi de France Philippe IV dit «le Bel». Accédant au trône en 1286, celui-ci est un fin politicien, un habile administrateur ainsi qu’un centralisateur autoritaire. Dirigeant ce qui devient alors la première puissance européenne, il cherche non seulement à domestiquer ses vassaux, mais aussi à limiter l’influence d’une papauté jugée envahissante ainsi que de mettre au pas l’épiscopat français. Débute alors un long bras de fer entre Philippe et le pape Boniface tentant quant à lui de défendre l’indépendance (et même la primauté) de l’Église.
Les bulles Ausculta fili et Unam sanctam marquent l’apothéose de ce conflit et provoquent une réaction d’une ampleur jamais vue. Au cours de l’année 1303, le conseil royal menace de mettre en accusation le pape pour hérésie. Quelques mois plus tard, alors que ce dernier prépare une bulle prononçant l’excommunication de Philippe, celui-ci envoie l’armée !
Les troupes françaises s’emparent le 7 décembre d’Anagni, près de Rome, où séjourne régulièrement le pape. Après un court siège, il est fait prisonnier, puis formellement accusé d’hérésie, de blasphème et d’usurpation. Selon une légende populaire, il aurait même été giflé au moment de sa mise aux arrêts. Cette histoire est probablement fausse, mais l’évènement n’en est pas moins vécu comme une violente humiliation dont Boniface ne se remettra d’ailleurs jamais : il meurt un mois plus tard.
La grande migration
Le successeur de Boniface, Benoît XI, ne règne que huit mois. Le pape suivant, Clément V, est français et tout porte à croire que Philippe a manigancé pour favoriser son élection. Signe du rapprochement entre le lys et la tiare, Clément décide de se faire couronner à Lyon, après quoi il refuse de rentrer à Rome où sa sécurité est menacée par un climat de guerre civile et de constantes révoltes populaires. Après quelques années d’itinérance, il s’installe à Avignon en mars 1309.
Promulguée en 1311, la bulle Rex gloriae marque la réussite du coup de poker de Philippe et l’échec de la théocratie pontificale. Dans cette bulle, Clément blanchit la mémoire de Boniface, mais annule aussi les menaces d’excommunication pesant sur le roi Philippe tout en reconnaissant que celui-ci avait agi de bonne foi. Qui plus est, il prend le parti du roi dans son projet de dissolution de l’ordre des Templiers et entreprend même de faire entrer au collège des cardinaux un nombre conséquent d’évêques français.
Clément meurt en 1314. Signe des temps, les cinq papes suivants sont français et demeurent à Avignon. Il faut attendre 1376 pour que Grégoire XI fasse son retour dans la Ville éternelle.
La légende noire d’Avignon
Face à Léon XIV, Trump s’identifie à un Philippe qui n’aurait d’autre choix que de mettre au pas un pape qui chercherait indûment à le contrôler.
En mobilisant la papauté d’Avignon, l’administration Trump s’appuie en réalité sur une légende noire qui commence à se construire dès la fin du Moyen Âge. On présente effectivement ces pontifes comme des incapables décadents ainsi que de marionnettes (voire de prisonniers), d’un monarque autoritaire bien décidé à réorganiser son royaume.
Trump s’identifie à un Philippe qui n’aurait d’autre choix que de mettre au pas un pape qui chercherait indûment à le contrôler. Il s’agirait en définitive de se créer un pape américain qui servirait les intérêts du Parti républicain.
Mais c’est là une pure construction mythique, car la réalité historique est bien plus complexe. Il est vrai que Philippe a réussi à freiner les ambitions théocratiques de la papauté et qu’il a exercé une influence considérable sur Clément. Or, les papes d’Avignon s’inscrivent globalement dans la continuité de leurs prédécesseurs. Ils poursuivent et accentuent les réformes administratives et centralisatrices amorcées au 13ᵉ siècle, puis systématisent un système fiscal offrant au Saint-Siège des revenus stables et abondants. Ils continuent aussi à défendre leur indépendance ainsi que leur autorité en entretenant des rapports extrêmement changeants avec le roi de France.
Par-dessus tout, la comparaison est absurde, puisque les évêques de Rome ont depuis longtemps abandonné leurs prétentions théocratiques. Léon XIV n’a ni les moyens ni la volonté d’exercer un pouvoir temporel similaire à celui de papauté médiévale. C’est là un autre exemple de l’adage selon laquelle l’histoire est trop importante pour la laisser entre les mains des politiciens.
Maxime Laprise, historien















































