«La justice civile de mon pays a reconnu que les accusations d’agression sexuelle portées contre moi étaient fausses et formulées avec une imprudence extrême, équivalant à de la malveillance», déclare le cardinal Marc Ouellet.
Mardi, via l’agence officielle Vatican News, il réagissait à la publication du jugement de la Cour supérieure du Québec qui condamnait l’ex-agente de pastorale Paméla Groleau à lui verser une somme de 100 000 $ pour avoir «agi avec témérité, voire malice, à l’endroit du cardinal» en proférant des allégations «infondées» d’agressions sexuelles dans le cadre de l’action collective contre l’archidiocèse de Québec.
«La personne en question [Paméla Groleau], avance le cardinal Ouellet, est tenue pour responsable des affirmations diffamatoires et calomnieuses dirigées contre moi et largement diffusées à l’échelle mondiale.»
Le cardinal Ouellet réitère aussi son «engagement personnel à poursuivre la lutte au sein de l’Église et dans la société contre toute forme d’abus, en particulier les abus sexuels» et affirme soutenir «sans réserve les victimes reconnues dans leur quête d’une justice réparatrice».
Il assure enfin que la somme de 100 000 $ qu’il recevra sera versée «à des organisations qui luttent contre les abus sexuels subis par les populations autochtones au Canada».
Effet dissuasif
L’influent groupe de défense des victimes d’abus sexuels dans l’Église catholique appelé ECA Global (End Clergy Abuse Global Justice Project) n’a pas tardé à réagir au jugement rendu dans cette affaire. L’organisme international craint qu’il pourrait «avoir un effet dissuasif sur les personnes qui dénoncent».
Le cardinal Ouellet devrait «honorer son engagement à partir de ses propres ressources» et «renoncer à percevoir l’indemnité de 100 000 $ auprès de Paméla Groleau».
Evelyn Korkmaz, administratrice, ECA Global
ECA Global rappelle que Paméla Groleau, en 2020, a participé «au processus de signalement de l’archidiocèse de Québec et a d’abord livré son récit sans identifier les personnes impliquées. Elle a rencontré par la suite des représentants de l’Église et, après l’identification du cardinal Ouellet, elle a écrit au pape François», sur la recommandation même du cardinal Gérald Lacroix, le successeur du cardinal Ouellet.
«Lorsque les processus de signalement de l’Église ne répondent pas aux préoccupations des gens et que les procédures civiles peuvent condamner une personne qui s’est manifestée à faire face à un jugement de 100 000 $, quel message cela envoie-t-il aux autres qui se demandent s’il est sécuritaire de parler?», demande Gemma Hickey, une personne survivante d’abus cléricaux et dirigeante de l’organisme international.
ECA Global estime que «l’effet dissuasif potentiel de ce résultat mérite une attention sérieuse» Les personnes survivantes et les autres personnes qui signalent des inconduites «doivent avoir accès à des processus indépendants et crédibles permettant de soulever et d’examiner équitablement les préoccupations, avec des garanties appropriées pour toutes les parties impliquées».
Concernant la somme de 100 000 $ qui sera versée aux Autochtones, Evelyn Korkmaz, survivante du pensionnat autochtone de Sainte-Anne (Ontario) et membre du conseil d’administration d’ECA Global, croit que «les personnes survivantes autochtones ne devraient pas perdre un seul dollar de ce soutien». Toutefois, elle conseille au cardinal Ouellet d’«honorer son engagement à partir de ses propres ressources» et à «renoncer à percevoir l’indemnité de 100 000 $ auprès de Paméla Groleau».
Victimes «reconnues»
Dans sa déclaration post-jugement, le cardinal Ouellet dit appuyer les «victimes reconnues dans leur quête d’une justice réparatrice» – en anglais, «sustantiated victims».
«L’utilisation des poursuites en diffamation par des hommes de pouvoir est inacceptable.»
Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale
«La justice réparatrice ne peut exister sans la vérité, la responsabilité et la volonté d’affronter les allégations de manière honnête et indépendante», corrige Evelyn Korkmaz.
«Il ne s’agit pas de protéger les institutions, les réputations ou les personnes en position d’autorité, mais de protéger les survivants et de s’assurer que leurs voix soient entendues et prises au sérieux.»
L’organisme ECA Global «demeure engagé à travailler avec les dirigeants de l’Église, mais un changement significatif exige plus que des mots», explique-t-on.
«Cela exige de la transparence, des actions concrètes et un engagement sincère envers des approches axées sur les traumatismes, qui placent la sécurité, la dignité et les droits des survivants au centre des préoccupations».
«Les survivants méritent mieux. L’Église doit faire mieux», dit Evelyn Korkmaz.
Poursuite-bâillon
Rare groupe non ecclésial à réagir à cette affaire, le Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale dit réagir «avec colère» en apprenant que Paméla Groleau était condamnée à verser 100 000 $ au cardinal Ouellet.
«Paméla Groleau a dénoncé des attouchements à caractère sexuel qu’elle a subi alors que le cardinal Marc Ouellet était son patron. D’autres femmes lors du procès ont également dénoncé avoir été touchées sans consentement, s’être senties prisonnières, avoir eu peur, avoir dû s’enfuir, l’avoir évité», déclare ce regroupement.
Pour cet organisme, «l’utilisation des poursuites en diffamation par des hommes de pouvoir est inacceptable». Ces «poursuites-bâillons» ont pour objectif «d’intimider et de décourager les dénonciations».
Évêques québécois et canadiens
Présence a demandé aux présidents respectifs de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ) et de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) de commenter le jugement de 52 pages rendu cette semaine. On a aussi demandé aux évêques Martin Laliberté et Pierre Goudreault s’ils craignant que des plaignants hésitent dorénavant à signaler les abus qu’ils allèguent avoir subis. Aucun des deux n’a accepté de répondre aux questions du journaliste de Présence.
Au nom de la CECC, la directrice des communications Pomeline Martinoski a indiqué que «la CECC n’était pas partie à cette procédure civile et ne peut se prononcer au nom d’aucune des parties».
Elle reconnaît que «la perspective d’un procès public peut être intimidante», mais cela «ne devrait pas dissuader personne ayant subi ou été témoin d’abus ou d’autres comportements sexuels inappropriés de signaler les faits».
Elle rappelle que «les allégations envers un évêque peuvent être signalées de manière confidentielle et sécuritaire au moyen du Système canadien de signalement des abus sexuels commis ou dissimulés par un évêque catholique», un service de plaintes mis en place en mai 2021. Rappelons que c’est en janvier 2021, soit quatre mois avant le lancement de ce service, que Paméla Groleau, à la suggestion du cardinal Gérald Lacroix, a acheminé une lettre au pape François qui énonçait des «gestes inappropriés» qu’auraient commis le cardinal Ouellet, alors son supérieur hiérarchique, à son endroit.
Mme Martinoski assure que chaque signalement fait aux évêques du Canada est «pris au sérieux et traité avec soin, conformément à la loi et dans le respect de la dignité et des droits de toutes les personnes concernées».
«Les évêques du Canada réaffirment sans équivoque leur engagement en faveur de la protection, de la responsabilisation et de l’accompagnement des victimes et des survivants.»
«La perspective d’un procès public peut être intimidante», mais cela «ne devrait pas dissuader personne ayant subi ou été témoin d’abus ou d’autres comportements sexuels inappropriés de signaler les faits».
Pomeline Martinoski, directrice des communications, CECC
De son côté, Eliane Thibault, directrice des communications de l’AECQ, explique qu’«au fil des années, les diocèses du Québec ont mis en place des protocoles pour faciliter l’accueil des plaintes, permettant un suivi rigoureux et le soutien nécessaire auprès des plaignants. Devant des gestes qui compromettent la dignité humaine, les évêques catholiques du Québec encouragent toutes les victimes à porter plainte auprès des autorités diocésaines ou des corps policiers.»
Action collective
Les autorités catholiques de Québec qui, cet été encore, invitaient «les victimes admissibles à se joindre à l’action collective» et à contacter le cabinet d’avocats qui prenait la défense des victimes d’abus par des prêtres ou même des évêques liés à l’archidiocèse de Québec, n’ont pas souhaité commenter le jugement dans l’affaire cardinal Ouellet c. Paméla Groleau.
Le recours collectif autorisé contre l’archidiocèse en 2022 est pourtant mentionné à de nombreuses reprises dans ce jugement qui précise que les allégations reprochées à Paméla Groleau sont essentiellement «contenues à l’action collective». Le règlement de l’action collective contre l’archidiocèse de Québec a été approuvé «dans son intégralité» le 12 août 2026 par la juge Danye Daigle de la Cour supérieure du Québec.
Note – 4 septembre 2026 / 13h56 – Dans une première version de ce texte, des commentaires d’Evelyn Korkmaz ont été attribués par erreur à Gemma Hickey. Nos excuses.















































