La justice demande des convictions. Elle demande aussi du temps, des ressources et une certaine liberté d’agir. Une lecture du livre de Job nous invite à considérer ce que notre bonne conscience doit aux circonstances qui facilitent – ou non – nos gestes vertueux.
À l’épicerie, une femme retourne un emballage, regarde le prix et le repose. Elle choisira le produit le moins cher. Pourtant, les conditions de travail des ouvriers, la souffrance animale et l’état de la Terre la préoccupent. Mais ce soir, elle doit compter : il lui reste quatre jours à traverser avant la prochaine paie.
Toute réflexion sur la consommation responsable devrait prendre au sérieux les contraintes qui pèsent sur cette femme et le calcul auquel elle est tenue.
La vertu, au prisme du livre de Job
Plusieurs de nos convictions prennent la forme d’un achat : un aliment biologique, un vêtement fabriqué dans des conditions décentes, un appareil moins énergivore. La décision d’achat repose sur le prix de ces biens. Mais l’argent n’est pas la seule ressource nécessaire à un achat vertueux : le temps nécessaire pour chercher, comparer, réparer et cuisiner fait aussi partie des ressources inégalement distribuées. Une journée épuisante laisse parfois juste assez de force pour préparer le repas et coucher les enfants.
David Carr, professeur d’Ancien Testament à l’Union Theological Seminary de New York, propose de relire Job en tenant compte de cette réalité. Le récit présente d’abord sa droiture : «Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu, et se détournait du mal» (Jb 1,1). Viennent ensuite les troupeaux et les serviteurs, bref, les signes d’une fortune considérable. Carr insiste sur ces détails du récit, qui illustrent les moyens dont Job dispose et qui contribuent à lui rendre certaines formes de vertu accessibles.
L’argent n’est pas la seule ressource nécessaire à un achat vertueux : le temps nécessaire pour chercher, comparer, réparer et cuisiner fait aussi partie des ressources inégalement distribuées.
La question de l’accusateur prend alors un relief particulier : «Est-ce d’une manière désintéressée que Job craint Dieu?» (Jb 1,9) Il rappelle aussitôt les bienfaits reçus : «Tu as béni l’œuvre de ses mains, et ses troupeaux couvrent le pays» (Jb 1,10). L’interrogation porte sur les motifs de la fidélité de Job. Carr y entend également une question sur les protections qui entourent sa vie. Job possède des biens, une famille, une place dans le monde. Sa générosité a pu s’exercer dans des circonstances favorables.
La vertu de Job survivra-t-elle à l’effondrement de son existence, au deuil, au dénuement et à la maladie? Sa plainte traverse le livre : «Mes soupirs sont ma nourriture, et mes cris se répandent comme l’eau» (Jb 3,24). Ses amis cherchent une faute capable d’expliquer son malheur. Éliphaz lui demande : «Quel est l’innocent qui a péri? Quels sont les justes qui ont été exterminés?» (Jb 4,7). Ces questions tiennent à une vision du monde où chacun recevrait selon sa conduite. Pour le bien-portant, une souffrance méritée a quelque chose de rassurant. Elle permet de s’imaginer protégé du malheur par son obéissance et de s’attribuer tout le mérite de sa propre vertu.
Le mirage de la méritocratie
Ce raisonnement est familier. Devant la pauvreté, il arrive que l’on cherche d’abord la mauvaise décision ou le défaut d’effort. Chaque existence blessée devient un dossier où l’on cherche la preuve d’une culpabilité. Celui qui juge conserve ainsi le sentiment d’avoir gagné sa propre sécurité. Il oublie aisément les secours reçus, la santé préservée, la rencontre heureuse et les portes ouvertes au bon moment. Quelle part de notre assurance repose sur cette mémoire sélective?
Job possède des biens, une famille, une place dans le monde. Sa générosité a pu s’exercer dans des circonstances favorables.
Pourtant, donner suppose quelque chose à donner. Le bénévolat demande des heures disponibles. Certains engagements exigent de pouvoir manquer une journée de travail, payer un déplacement ou faire garder ses enfants.
En dépit de ce regard lucide sur les conditions de la vertu, le récit biblique ne méprise ni ne sous-estime la bonté de Job. Au chapitre 29, Job se souvient : «Je sauvais le pauvre qui implorait du secours, et l’orphelin qui manquait d’appui» (Jb 29,12). Il ajoute : «Je remplissais de joie le cœur de la veuve» (Jb 29,13). Quelqu’un souffrait et trouvait auprès de lui une aide. Quelqu’un risquait d’être écrasé et rencontrait un défenseur. Carr rapproche cette conduite de la tsedaqah, la justice biblique envisagée dans les obligations qui nous lient aux autres, particulièrement aux plus vulnérables.
Quand Job affirme : «J’examinais la cause de l’inconnu» (Jb 29,16), il évoque une attitude qui pend le temps d’écouter et de comprendre une situation afin d’accorder à un étranger la considération nécessaire pour lui rendre justice. La fortune donnait à Job une capacité d’action dont il faisait un usage noble.
La dimension sociale de la vertu
Il ne s’agit donc pas de renoncer à la vertu, mais de refuser d’en faire un geste isolé de son contexte. Nous pouvons ainsi continuer à donner avec une conscience plus exacte de ce qui nous a été accordé.
Le récit de Job nous rappelle qu’aucun discours décent sur la vertu ne peut négliger la fatigue, les obligations et l’attention qu’exige le simple fait de se nourrir, de se vêtir et de se loger.
Les communautés chrétiennes connaissent cette exigence lorsqu’elles distribuent des repas, visitent des personnes isolées ou accompagnent des familles. Dans ces rencontres, la justice commence par une attention assez patiente pour comprendre les besoins. Cette attention permet de faire émerger les questions que ces vies adressent à la société. Le prix du logement, les conditions de travail et l’accès aux services déterminent, eux aussi, la liberté de mener une existence digne.
Cette lucidité sur la dimension sociale de la vertu invite à la reconnaissance et oblige au partage. Elle nous rend aussi plus prudents devant la vie d’autrui, particulièrement à une époque où près de neuf de nos concitoyens sur dix vivent une forme d’anxiété financière.[1] Comme la femme de l’épicerie, beaucoup d’entre eux rentrent chez eux en ayant surtout le souci de nourrir leurs proches.
Le récit de Job nous rappelle qu’aucun discours décent sur la vertu ne peut négliger la fatigue, les obligations et l’attention qu’exige le simple fait de se nourrir, de se vêtir et de se loger. Il nous rappelle également qu’une société juste se reconnaîtrait aussi à la marge de liberté concrète qu’elle accorde à ses membres les plus démunis.
Inspiré de David Carr, « The Price of Virtue », The Christian Century, 25 septembre 2026, numéro d’octobre 2026.
Référence :
1https://www.centraide-mtl.org/indice-anxiete-financiere/
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