Du 25 au 28 septembre, Léon XIV se rendra à Paris, Lourdes et Metz, pour le premier voyage apostolique en France depuis dix-huit ans. Entre un catholicisme numériquement affaibli mais traversé par un afflux de convertis, une République qui discute déjà des lieux et du coût, et une rencontre avec sept victimes contestée avant d’avoir lieu, ces quatre jours reconduisent une même question, celle de savoir qui détient autorité sur quoi.
Le programme est dense. Discours à l’UNESCO et vêpres à Notre-Dame le vendredi, veillée avec les jeunes au Stade de France, messe place de la Concorde le samedi, rencontre avec les évêques et messe sur la prairie du sanctuaire à Lourdes le dimanche, puis rencontre interreligieuse et messe à Metz le lundi, autour des racines de l’Europe, de la paix et de l’unité. Le coût total est estimé à 27 millions d’euros, dont 20 pour la seule étape parisienne, couverts par un appel aux dons.
Les rares visites papales en France
Les papes ne viennent en France que depuis peu. Après le sacre de Napoléon, il faut attendre 1980 et la messe de Jean-Paul II au Bourget, où 350 000 fidèles se présentent sur le million attendu. Le pape polonais reviendra plusieurs fois, notamment à Reims en septembre 1996 pour le 1500e anniversaire du baptême de Clovis, ravivant le débat sur l’identité chrétienne du pays, puis à Paris en 1997 pour des Journées mondiales de la jeunesse qui rassemblent plus d’un million de jeunes et nuancent le diagnostic d’une Église vieillissante. Benoît XVI ne viendra qu’une fois, en septembre 2008, avec son discours des Bernardins sur le dialogue entre la foi et la raison. François, lui, s’est rendu trois fois sur le sol français, à Strasbourg, à Marseille et en Corse, mais sans visite apostolique ou de visite d’État en tant que telle.
La querelle autour de la laïcité accompagne ces visites depuis l’origine. En 1996, le financement partiel du déplacement par l’État avait provoqué une mobilisation des défenseurs de la laïcité, y compris parmi des croyants, et en 2008, Nicolas Sarkozy et Benoît XVI accordaient leurs discours autour d’une laïcité dite « positive », au grand agacement de la gauche laïque. Les mêmes lignes se redessinent aujourd’hui, le choix de la place de la Concorde pour une célébration suscitant des critiques au regard de la laïcité, auxquelles le Bureau de presse du Saint-Siège a répondu par un argument logistique, celui d’un lieu assez vaste pour accueillir les participants venus de toute la France. Deux associations laïques contestent par ailleurs devant la justice une subvention municipale accordée à Metz, territoire de régime concordataire.
La hausse importante des baptêmes d’adultes signale une recomposition du mode d’entrée dans l’institution, l’appartenance héritée cédant devant une adhésion choisie à l’âge adulte, ce qui modifie les attentes adressées à l’Église autant que sa capacité à y répondre.
La vitalité paradoxale du catholicisme français
La situation que Léon XIV vient rencontrer se laisse mal résumer par le seul registre de l’effondrement. La Conférence des évêques de France a recensé 21 386 baptêmes d’adultes et d’adolescents pour Pâques 2026, contre 17 788 en 2025 et 4 895 en 2021, le nombre d’adultes ayant plus que triplé en dix ans, de 4 124 en 2016 à 13 234 cette année, les 18-25 ans représentant 42 % d’entre eux. Interrogés par la CEF, 40 % des catéchumènes déclarent s’être mis en route après une épreuve, maladie ou deuil, ayant déclenché une quête de sens.
La CEF elle-même invite à replacer ces chiffres dans un contexte plus large, celui d’une diminution de moitié en vingt ans du nombre total de baptêmes en France, passé d’environ 400 000 en 2000 à 198 000 en 2022. Les deux mouvements ne se compensent donc pas numériquement, et il serait imprudent d’y lire un retournement de tendance. Ils signalent plutôt une recomposition du mode d’entrée dans l’institution, l’appartenance héritée cédant devant une adhésion choisie à l’âge adulte, ce qui modifie les attentes adressées à l’Église autant que sa capacité à y répondre.
Lourdes, ou la mise à l’écart des collectifs
C’est sur les violences sexuelles que la visite sera le plus scrutée, alors que le dispositif retenu reproduit en partie, celui qui avait fait polémique à Madrid en juin. Léon XIV rencontrera à huis clos, le dimanche 27 septembre, sept personnes que la Conférence des évêques de France présente comme représentatives des parcours, hommes et femmes, mineurs ou majeurs au moment des faits, avec une diversité de territoires et de lieux, enseignement catholique, paroisse ou congrégation. L’Église n’a pas divulgué leur identité, laissant chacun libre de le faire, et cinq d’entre eux se sont nommés dans un communiqué commun publié le 16 septembre.
Plusieurs collectifs non reçus ont contesté le format et l’opacité de la sélection, évoquant un mépris institutionnel, une mascarade, ou encore un jeu de concurrence victimaire reposant sur le choix de victimes isolées. Celui de Bétharram, qui réunit plus de deux cents anciens élèves, demandait une audience depuis juillet 2025, renouvelée en mai 2026, pour quelques minutes de prière, une bénédiction et la remise de cinq propositions concrètes. La demande a été écartée, le collectif disant en prendre acte avec consternation. La CEF a proposé en retour aux victimes, associations et collectifs d’envoyer un écrit, l’ensemble devant être réuni en un recueil remis au pape, qui saluera par ailleurs les responsables des instances d’accompagnement.
Plusieurs collectifs non reçus ont contesté le format et l’opacité de la sélection, évoquant un mépris institutionnel, une mascarade, ou encore un jeu de concurrence victimaire reposant sur le choix de victimes isolées.
L’expression employée par les exclus, celle de victimes isolées, vise le mécanisme central de ce dispositif. Recevoir des personnes plutôt que des délégations revient à convertir une demande collective en une série de témoignages individuels que l’institution rassemble, ordonne et transmet. La parole n’est pas empêchée, mais se voit privée de la forme organisée permettrait de formuler des exigences opposables et d’en vérifier le suivi. Un témoignage se reçoit, une délégation négocie.
La composition du panel rend cette opération d’autant plus visible que les personnes retenues doivent elles-mêmes beaucoup à l’action collective. Olivier Mardi a cofondé les Voix Libérées de Touraine, qui rassemble des victimes de l’abbé Tartu, condamné en 2024 par le tribunal pénal canonique à une interdiction perpétuelle d’exercer. Bertrand Virieux a cofondé l’association lyonnaise La Parole Libérée, née autour des victimes du père Bernard Preynat. Véronique Garnier appartient au collectif Foi et Résilience et codirige un service diocésain de protection des mineurs à Orléans. Jean-Marie Delbos avait été le premier à porter publiquement son cas devant les évêques réunis à Lourdes en 2021.
Or c’est précisément par ces regroupements que les affaires sont devenues des scandales publics. Sans La Parole Libérée, ni la condamnation de Preynat en 2020 à cinq ans de prison, ni la crise qui a ébranlé l’archidiocèse de Lyon et éclaboussé le cardinal Barbarin, relaxé la même année, n’auraient pris cette ampleur. C’est la succession de ces mobilisations qui a rendu intenable la gestion au cas par cas et conduit l’épiscopat français, avec la conférence des religieux et religieuses, à confier en 2018 à une commission indépendante le soin d’établir les faits, travail dont est sorti en octobre 2021 le chiffre de 330 000 victimes mineures depuis 1950. La capacité d’organisation des victimes n’a pas accompagné le processus de reconnaissance, elle l’a déclenché.
Recevoir des personnes plutôt que des délégations revient à convertir une demande collective en une série de témoignages individuels que l’institution rassemble, ordonne et transmet.
Recevoir aujourd’hui les individus que ces collectifs ont formés tout en refusant les collectifs eux-mêmes revient donc à désamorcer la ressource qui a rendu la reconnaissance possible. On retrouve là, sous une autre forme, ce qu’un tribunal québécois vient d’opposer à Paméla Groleau en lui reprochant d’avoir joint son nom à une action collective, alors que la mise en série constitue la fonction de cet instrument. Dans un cas la mise en commun est retenue à charge, dans l’autre elle est écartée comme mode de représentation, et dans les deux le collectif cesse d’être un interlocuteur légitime.
Les sept intéressés n’ont pas accepté ce rôle sans réserve. Leur communiqué affirme que dialoguer ne signifie pas cautionner et qu’être reçu n’implique pas de renoncer à leur exigence, et précise qu’ils ne constituent pas une délégation de l’Église et ne représentent ni l’ensemble des victimes ni celles qui ne seront pas à Lourdes. Ils ont tenu le 14 septembre une réunion préparatoire avec des représentants de la CEF et de la Corref, afin de mettre en commun les questions qu’ils souhaitent aborder, et annoncent qu’ils ne s’exprimeront plus avant l’entrevue mais témoigneront ensuite. Invités à titre individuel, ils se sont donc constitués en groupe pour préparer l’échange, reconstituant de l’intérieur ce que le format entendait défaire.
Dans ce contexte, aucun geste ne passe inaperçu. L’évêque de Tarbes et Lourdes, Jean-Marc Micas a annoncé que les mosaïques décorant les portes de la basilique du sanctuaire seraient recouvertes de panneaux d’aluminium. Celles-ci ont été réalisées par Marko Rupnik, un prêtre slovène accusé d’agressions sexuelles. En août dernier, Mgr Micas a précisé que les mosaïques seraient définitivement ôtées de la vue. Dissimuler le temps d’une venue et retirer ensuite ne relèvent pas du même geste, et la suite sera observée.
















































