François Nault est assurément l’un des plus stimulants théologiens québécois. Pour parler de Dieu et de la foi, il n’hésite pas à adopter une approche à la foi philosophique et poétique qui donne à ses textes une vibrante intensité.
De la révélation (Médiaspaul, 2026, 112 pages), son plus récent ouvrage, pousse encore plus loin dans cette veine en optant pour une réflexion fondamentale sous forme d’aphorismes. «Dieu m’obsède, écrit Nault. Autant que son silence. Entre ces deux extrêmes, j’habite.»
Pour explorer l’un et l’autre, qui flirtent avec «l’obscur», le théologien multiplie les fragments — 241, précisément — qui ne veulent pas faire système ni expliquer, mais «témoigner de ce qui insiste». Il fait mouche presque à chaque page.
«Dieu ne parle qu’à travers ceux qui le traduisent.»
François Nault
Nous avons appris que nous pouvions connaître Dieu grâce à la révélation, contenue dans la Bible. Mais quelle est la nature de cette révélation ? Qui parle dans les textes sacrés ? Comment les accueillir ? Qu’en faire par la suite ? Ces questions sous-tendent les aphorismes de Nault. Elles ne sont pas sans ressemblance avec les trois questions fondamentales d’Emmanuel Kant : que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?
L’inspiration principale de Nault vient toutefois de Spinoza (1632-1677). J’ai expliqué, dans une chronique consacrée au précédent livre de Nault, mes désaccords avec la philosophie spinoziste. Je n’y reviens donc pas en détail ici, mais je souligne néanmoins qu’il faut avoir cette référence en tête pour comprendre la pensée de Nault, qui reconnaît sa dette immense envers Spinoza.
À l’invitation du théologien qui dit ne pas vouloir «clore la discussion, mais […] l’ouvrir autrement», je n’essaierai pas de transformer en système sa pensée fragmentée. Je retiendrai plutôt quelques-uns de ses aphorismes-chocs en les faisant suivre des réflexions qu’ils m’inspirent.
Nature de la révélation ou que puis-je savoir ?
«Dieu ne parle qu’à travers ceux qui le traduisent», écrit Nault au début de son essai. Il ajoute, plus loin, qu’«il faut réfuter l’idée d’un Dieu qui viendrait à nous : il n’a jamais été ailleurs». Et encore : «La révélation n’est pas descendue du ciel — elle est lecture. Herméneutique.»
Une telle pensée ébranle la croyance d’habitude. Sans nier directement la transcendance divine — Dieu serait le grand Tout-Autre —, elle la situe dans l’immanence, au cœur du monde, de l’humain. Dieu n’est pas un super magicien qui s’adresse à nous du haut des cieux mystérieux. Sa présence ne se dévoile, ne se révèle, que dans l’attention humaine au monde et aux autres, dans la lecture et l’interprétation des signes des temps. Avec une telle conception, on passe d’une foi magique à une foi adulte.
La révélation serait la confirmation de la justesse de la loi naturelle découverte par la raison.
Ainsi, dans la tradition chrétienne, on imagine souvent les prophètes comme des porte-paroles sous la dictée de Dieu. Je partage plutôt la vision de Nault selon laquelle «tout ce qu’un prophète peut dire du ciel, il l’a puisé dans le sol».
La morale, dans cette conception, ne vient pas «d’en haut» — ce qui aurait pour conséquence que les personnes étrangères à la révélation en seraient privées —, mais de la «loi naturelle» qui parle «dans le bruissement du monde, dans les évidences partagées, dans la droiture que tout être humain porte en soi», ce à quoi j’ajouterais, pour reprendre une formule du philosophe allemand Habermas, dans l’agir communicationnel, c’est-à-dire dans l’intersubjectivité humaine.
Nault va loin, et c’est précisément ce qui fait la valeur de sa réflexion. «Le christianisme, n’hésite-t-il pas à écrire, n’a pas inventé le bien : il l’a reconnu.» La révélation serait donc la confirmation de la justesse de la loi naturelle découverte par la raison.
Morale de la révélation ou que dois-je faire ?
Selon une certaine tradition, il suffirait de croire en Dieu pour être un bon chrétien. On devine que Nault adhère à une conception plus exigeante. La Bible, affirme-t-il, n’est pas un traité sur Dieu, mais «une école de vie». La vérité qui la traverse tient en trois mots : «Agir avec justice.»
Comme le dit la lettre de Jacques (2, 14-17), si la foi «ne se manifeste pas par des actes, elle n’est qu’une chose morte». Nault en tire la juste conclusion que «ceux qui ont fait le bien sans connaître Dieu l’ont connu mieux que d’autres». Le pape François aurait aimé cet aphorisme.
Une telle conception ne flirte-t-elle pas avec l’athéisme ? Cette question, pour Nault comme pour moi, n’est pas pertinente. Toute réflexion sérieuse et honnête sur Dieu, et donc, inévitablement, sur son silence, ne peut que naviguer dans ces eaux troubles.
«Il y a plus de révérence dans une négation honnête que dans une affirmation creuse», écrit le théologien, avant d’ajouter que «le vrai blasphème n’est pas de nier Dieu. C’est de lui prêter nos passions.» Alors, athée ? Le mot est mal choisi. «L’athée laisse Dieu dehors, résume Nault. Le croyant le place au-dessus. Il faudrait plutôt le découvrir au-dedans.»
Sagesse, révélation ou que m’est-il permis d’espérer ?
Dans ses aphorismes de conclusion, Nault semble opposer la sagesse à la révélation. «Le sage ne cherche pas le salut, écrit-il. Il cherche à comprendre.» À comprendre quoi ? «L’ordre cosmique» — l’autre nom du Dieu de Spinoza — qui enseignerait «l’art de bien vivre» et le fait que le pain qu’on partage vaut mieux que les miracles, qui n’existent pas.
J’aime l’idée du pain partagé, mais je reste dubitatif devant l’assimilation de la sagesse à la compréhension du monde accompagnée de son acceptation. Plus tôt dans l’ouvrage, Nault réitère son credo spinoziste en affirmant qu’«il n’y a pas de faille dans la nécessité», que «l’erreur n’est pas dans les choses — elle est dans notre manière de les lire», que «tout est en ordre» et que «même le désordre apparent a ses raisons».
Cette invitation à aimer la réalité telle qu’elle est me semble intenable pour un croyant ou pour un juste. L’expérience de chaque être humain qui a vécu sur cette planète depuis la nuit des temps nous interdit, il me semble, d’appeler sagesse cet amor fati hors sol. Oui, il y a des failles dans l’ordre cosmique et le désordre du monde doit être combattu. Si ce n’était pas le cas, pourquoi, d’ailleurs, Nault, après tant d’autres, ressentirait-il le besoin de nous dire d’agir avec justice ?
Nault, au fond, n’est pas spinoziste jusqu’au bout, et c’est tant mieux. Pour lui, la sagesse signifie accéder par la raison à la loi naturelle et la mettre en œuvre, ce qui induit l’existence du libre arbitre. La révélation, dans cette expérience, se manifeste à titre de rappel. Or, ce rappel est nécessaire parce que l’ordre cosmique, dans lequel Dieu a mis la liberté humaine, est souvent perturbé, détourné de sa finalité. La sagesse consiste donc à savoir dire non, parfois, à ce qui arrive, raison pour laquelle on écrit des livres pour le rappeler. L’amour du monde n’est pas un amor fati.
Oui, il y a des failles dans l’ordre cosmique et le désordre du monde doit être combattu. Si ce n’était pas le cas, pourquoi, d’ailleurs, Nault, après tant d’autres, ressentirait-il le besoin de nous dire d’agir avec justice ?
Nault écrit : «Un Dieu qui parle est un Dieu qui désire. Or le désir suppose un manque. Alors que Dieu ne manque de rien, s’il est vraiment Dieu.» Je pense, au contraire, que Dieu, s’il est vraiment Dieu, ne peut que parler devant les défaillances du monde, engendrées par notre liberté, essentielle à notre bonheur, mais souvent en manque de sagesse.
Je pense que si Dieu est Dieu, il désire notre bonheur et ressent un manque devant nos égarements, d’où sa parole qui, j’en conviens avec Nault cette fois, ne s’entend que par l’entremise de ses traducteurs humains. À nous, évidemment, de ne pas la trahir, puisque, comme le note le théologien, «ce n’est pas ce que disent les textes qu’il faut craindre, c’est leur usage».
Même si De la révélation est un opuscule d’à peine 100 pages imprimées en gros caractères, il offre, dans un style élégant et habité, une réflexion théologique d’une remarquable audace.
















































