J’aime bien le théologien François Nault. Sa pensée, audacieuse, originale, savante mais non dénuée d’humour, renouvelle joyeusement le discours sur Dieu. Il faut lire L’Évangile de la paresse (Médiaspaul, 2016) et L’Évangile de la luxure (Edilivre, 2018) pour l’apprécier.
Nault met toutefois mon enthousiasme pour son œuvre à rude épreuve dans De Dieu (Médiaspaul, 2024, 120 pages), son plus récent opuscule, qui plaide pour la déroutante conception panthéiste du philosophe néerlandais Baruch Spinoza (1632-1677).
Il y aurait, selon Nault, « deux manières de parler de Dieu », de le concevoir. La première, celle du croyant, reposerait sur la foi, sur les émotions et, d’une certaine manière, sur l’ignorance, alors que la seconde, celle du philosophe, parierait plutôt sur le savoir et la raison.
Nault précise que, s’il défend la seconde, il ne veut pas pour autant dénigrer la première. Les deux manières, écrit-il, habitent chaque théologien, tiraillé entre « sa part d’ombre et sa part de lumière, son ignorance et sa sagesse ».
Nault a beau multiplier les précautions afin de ménager les susceptibilités, on est bien forcé de constater qu’il a fait son choix et qu’il considère que ce qu’il appelle la « théologie philosophique » vaut mieux que ce qu’il qualifie de « théologie doxique ».
Quel penseur, en effet, même croyant, ne choisirait pas le savoir contre l’ignorance ? Quand il écrit, plus loin, que, « pour accéder à l’idée vraie de Dieu, le théologien-philosophe devra se libérer de certains préjugés et de certaines croyances », Nault confirme que, selon lui, la manière croyante de parler de Dieu est dans le champ.
Le Dieu des croyants
Et que dit-elle, cette manière ? En reprenant les idées de son maître Spinoza, Nault l’assimile au « préjugé finaliste ». Selon ce dernier, nous serions des « êtres désirant » et nous trouverions dans le monde des « biens » qui semblent avoir été mis là pour nous satisfaire. Nous en concluons que Dieu — sinon qui ? — est à l’origine de ces « cadeaux » et qu’il nous les offre parce qu’il nous aime, attendant en retour notre reconnaissance.
Or, continue Nault, « le réel résiste » et nous impose aussi de « mauvaises choses », qui nous font mal. Ébranlé, le croyant comprend alors qu’il doit faire le bien pour éviter ce mal, qui est la conséquence de sa désobéissance à Dieu. Cette « structure d’échange entre le croyant et son dieu », note Nault, relève de la superstition, comme l’illustre l’histoire de Job, un juste pourtant frappé par le malheur. Il ne reste alors que la consolation de se dire « que l’existence humaine se prolonge au-delà de la mort et que la justice de Dieu se manifeste ultimement dans l’au-delà », tout en concluant que Dieu, au fond, est insondable.
Le Dieu des philosophes
Erreur que tout cela, réplique Nault, qui n’hésite pas à affirmer que Dieu « peut être totalement saisi rationnellement ». Sur la base de la preuve ontologique de l’existence de Dieu selon laquelle si Dieu est parfait, il existe nécessairement puisqu’un être à qui manquerait l’existence ne pourrait prétendre à la perfection, Nault ajoute que ce Dieu parfait, en toute logique, « ne manque de rien et ne désire rien » — s’il avait des désirs, ça signifierait qu’il lui manque quelque chose, donc qu’il n’est pas parfait —, n’a pas besoin de l’amour des humains et « n’attend rien de nous ».
Qu’est-il, alors, ce Dieu des philosophes ? Une formule célèbre de Spinoza le résume : « Dieu, c’est-à-dire la Nature. » Ce à quoi il ajoutait : « Par réalité et perfection, j’entends la même chose. » Ces sentences, à la fois simples et absconses, nécessitent quelques explications.
« Dieu est la Totalité », écrit François Nault. « Une totalité sans extériorité. Sans dehors. Il n’y a rien au-delà du cercle ou du milieu divin, et chaque parcelle d’être constitue une partie immanente à ce Tout — qui est Dieu. » Ce Dieu impersonnel est « la cause immanente » du monde. L’un, en d’autres termes, résume l’autre. Dieu serait l’autre nom de « l’essence du monde », selon les termes qu’utilise le philosophe allemand Robert Zimmer pour présenter la pensée de Spinoza dans Le grand livre des philosophes (Pluriel, 2016). Spinoza, ajoute-t-il, « défend un panthéisme, c’est-à-dire une théorie selon laquelle Dieu et le monde sont identiques ».
Le déterminisme absolu
Or, dans ce monde, dans cette nature, dans ce réel qui sont les autres noms de Dieu, « il n’y a rien de contingent », explique Nault, « tout est déterminé et absolument nécessaire » et ce tout procède de Dieu, qui « fait exister les choses qui sont en lui », nécessairement, sans intention.
Comme les actions humaines font aussi partie de ce tout, elles sont, comme le reste, « entièrement déterminées ». La liberté, par conséquent, est une illusion, tout comme le concept de « mal », d’ailleurs, parce que, soumis aux règles du réel, nous n’avons pas le choix entre faire le bien et faire le mal. « Il ne faut pas dissocier les lois de la nature et les lois divines, insiste Nault : ce sont les mêmes ! »
Le vrai sage comprendrait ça et en prendrait son parti, en se limitant à tenter d’esquiver les choses du réel qui lui nuisent. Une telle sagesse le mettrait à l’abri de ce que Spinoza appelle les « passions tristes » — la haine, la colère, l’envie, la peur, la tristesse, le ressentiment, la frustration — puisqu’accueillir tout ce qui arrive avec un « c’est ça qui est ça » est la meilleure recette pour conjurer tout trouble existentiel. Connaître Dieu de cette manière, conclut Nault, rendrait heureux puisque « c’est la béatitude elle-même ».
Un drôle de Dieu
Comment expliquer, alors, que je n’arrive pas à m’extasier devant une telle leçon de sagesse ? Serait-ce parce que je chéris mon ignorance devant un savoir qui me fait mal ? Je ne crois pas.
Les trous dans la philosophie de Spinoza, que relaie Nault, me dérangent. Comment, par exemple, peut-on encore parler de « mauvaises choses pour nous » après avoir décrété que le bien et le mal n’existent pas vraiment et que « la perfection définit l’existence telle quelle est », comme l’écrit le théologien ?
En présentant Spinoza dans Une brève histoire de la philosophie (Champs, 2011), Roger-Pol Droit explique qu’on ne blâme pas un nuage de nous envoyer un orage, mais qu’on se met à l’abri. Il explique aussi qu’on ne blâmera pas un chien enragé de nous avoir mordus, mais qu’on l’abattra parce qu’il est dangereux.
Mais sur quelles bases, peut-on se demander, en arrivera-t-on à cette solution ? Comment, de quel droit, puis-je conclure que le fait de me faire mordre est mauvais et ne relève pas plutôt de la perfection du réel ? On voit où ça nous mène.
Hitler, en effet, appartient lui aussi à ce monde qu’on me dit parfait. Sur quelles bases, alors, le combattre ? Parce qu’il me nuit ? Mais si d’autres, comme ce fut le cas, pensent qu’il agit justement, comment trancher, si j’ai éliminé les notions de bien et de mal ? Au plus fort la poche ? Plus encore, si tout est déterminé, à quoi bon avoir la faiblesse de croire que nous pourrions y changer quelque chose ?
Cette théorie, c’est ma conviction la plus profonde, n’a pas d’allure. En rejetant l’idée de libre arbitre, de liberté humaine, elle pulvérise la possibilité même de la morale et donc celle de l’action libre contre le mal, en faisant reposer son acceptation béate du monde tel qu’il existe sur une conception froide de Dieu.
Sa présomption de détenir « l’idée vraie de Dieu » me la rend encore plus déplaisante. Le débat sur la nature de Dieu et celui sur la possibilité du libre arbitre relèvent de la métaphysique, raison pour laquelle se pose la question d’y croire ou non. Prétendre détenir la vérité là-dessus, sur la base d’un savoir pleinement rationnel, n’est pas sérieux.
Ultimement, et il faut croire à la liberté pour dire ça, c’est une affaire de choix existentiel : quels effets le Dieu auquel je choisis de croire et la liberté que je m’attribue, ou pas, de faire le bien ou le mal ont-ils dans ma vie ? Je crois, par exemple, par Jésus, au Dieu des chrétiens et je crois en ma liberté de pensée et d’action, convictions qui me portent à me battre pour la justice et la dignité humaine. À quoi mènent la croyance au Dieu de Spinoza et la négation du libre arbitre ? À un fatalisme béat ? J’espère que non, mais je ne vois pas d’autres réponses possibles.
La critique de Ferry
Dans Une histoire de la philosophie pour les nuls (First, 2021), Luc Ferry qualifie le spinozisme de « catastrophe métaphysique ». « Si Dieu est responsable de tout ce qui advient dans le monde […] alors n’est-il pas responsable autant des crimes les plus atroces que des actions les plus admirables, des salauds comme des saints ? » écrit-il. Si Dieu doit exister pour être parfait, ne doit-il pas aussi être bon ?
Plus encore, continue Ferry, le spinozisme est une « imposture intellectuelle » en ce qu’il nous appelle à faire le choix de la connaissance et de la sagesse tout en disant qu’il n’y a pas de choix à faire, étant donné que la liberté est une illusion.
En fin de parcours, j’ai envie de reprendre, pour l’appliquer à Spinoza, la formule que Pascal réservait à Descartes en le qualifiant d’inutile et d’incertain. La philosophie de Spinoza, en effet, incertaine sur le plan métaphysique, ce qui est le lot de toute philosophie au demeurant et n’a par conséquent rien de blâmable en soi, s’avère surtout, dans sa logique même, inutile sur le plan existentiel.
« Il y a sans doute des gens qui la liront, et en feront peut-être même leur miel, parce que c’est dans leur essence de le faire, et d’autres pas, et ce pour des raisons tout aussi déterminées de toute éternité, en quoi ni les uns ni les autres ne sont responsables de quoi que ce soit, ni de leur sagesse, ni de leur ignorance », explique Ferry. Quand on retire aux humains leur libre arbitre, toute réflexion devient inutile, sauf celle, peut-être, servant à justifier leur soumission.
Le Dieu de François Nault, on l’aura compris, ne me convainc pas du tout. Le mien, j’en conviens, est aussi incertain que le sien, mais il me laisse, au moins, une liberté à laquelle je tiens absolument.
Que le téméraire théologien, toutefois, se rassure : son essai, parce qu’il nous force, en nous bousculant, dans nos derniers retranchements métaphysiques, est loin d’être inutile.
















































