Rosa Parks (1913-2005) est mondialement connue en tant que femme noire qui a refusé de céder son siège à un Blanc dans un autobus de Montgomery, en Alabama, en 1955. Elle sera, pour ce geste courageux, déclarée coupable et condamnée à payer une amende, en vertu de la loi sur la ségrégation de cet État. L’affaire déclenchera une solide riposte de la communauté noire, qui contribuera, des années plus tard, à la fin de ce régime inique.
En référence à ce geste, on qualifie souvent Rosa Parks de «mère du mouvement des droits civiques». Or, si la femme mérite ce titre, c’est pour bien d’autres raisons que ce seul épisode qui ne la résume pas, apprend-on dans Rosa Parks (Folio, 2025, 272 pages), l’édifiante biographie que lui consacre Caroline Rolland-Diamond, historienne française spécialiste des États-Unis.
La mémoire collective a retenu, note l’historienne, l’image «de la petite couturière fatiguée» qui revient chez elle après une dure journée de travail et qui en a assez des scandaleuses brimades que les Blancs réservent aux Noirs.
Or, en 1955, Rosa Parks est déjà une militante aguerrie qui en sait long sur le racisme qui frappe les siens. Plus encore, elle continuera le combat pour la justice jusqu’à sa mort en 2005. Rosa Parks, en d’autres termes, est bien plus que la dame du bus.
Rosa la croyante
Née en Alabama en 1913 d’un père charpentier, qui quittera le domicile familial peu de temps après la naissance de sa fille, et d’une mère enseignante, Rosa Parks, née McCauley, sera principalement élevée par ses grands-parents maternels. Ceux-ci, comme sa mère, sont très croyants et fréquentent l’Église épiscopale méthodiste africaine, une Église engagée dans la lutte contre les discriminations raciales.
Sa vie durant, Rosa restera fidèle à cette confession. «La religion est le pilier de toute sa vie», écrit Caroline Rolland-Diamond. Elle lui apporte «joie spirituelle et réconfort dans une vie faite de dur labeur entre études et ménage pour des familles blanches». Après son mariage avec le barbier Raymond Parks en 1932, Rosa continue d’aller à l’église, mais néglige la lecture de la Bible. Sa mère la réprimande et lui rappelle que cette lecture est essentielle. Rosa suivra le conseil.
Quand elle revient, dans un de ses livres de souvenirs, sur l’histoire du bus, Rosa explique son courage par sa foi. «Je n’ai pas ressenti de peur à m’asseoir sur ce siège, écrit-elle. J’étais juste fatiguée. […] Fatiguée d’être opprimée. […] J’ai senti que Dieu me donnerait la force d’endurer tout ce que je devrais affronter. Dieu a chassé toute ma peur. Il était temps que quelqu’un se lève — ou dans mon cas s’assoie — et refuse de bouger.»
«Dieu a chassé toute ma peur. Il était temps que quelqu’un se lève — ou dans mon cas s’assoie — et refuse de bouger. »
Rosa Parks
En Alabama, à cette époque, il n’est pas facile pour un Noir de ne pas détester tous les Blancs. Le Ku Klux Klan fait la pluie et le beau temps, des adolescents noirs sont lynchés ou condamnés à mort pour viol simplement pour avoir parlé à une Blanche, des Blancs qui ont violé une jeune fille noire sont acquittés après des simulacres de procès, le droit de vote, pourtant garanti par la constitution, est interdit aux Noirs et les transports publics traitent ces derniers comme des esclaves, même s’ils constituent la majorité de la clientèle.
Devant tout ça, écrit la biographe, Rosa, qui a deux arrière-grands-pères blancs, «est en colère et frustrée», mais «sa foi lui interdit d’incriminer tous les Blancs et de se laisser abattre par la ségrégation. Il lui faut persister et ne jamais renoncer, lui rappelle la lecture de Luc 18», c’est-à-dire la parabole de la veuve qui insiste auprès du juge.
Dans les années 1960, à Détroit, où elle demeure avec sa mère et son mari depuis 1957, Rosa, qui n’a jamais eu d’enfants, devient même diaconesse dans l’Église méthodiste, tout en poursuivant son militantisme social, syndical et féministe, bien qu’elle ne se réclame pas de ce dernier terme.
Son engagement, qui combine une foi chrétienne ardente à une orientation politique de gauche, s’apparente à celui d’une Simonne Monet-Chartrand et montre, à rebours d’une idée reçue, que la foi en Dieu et en Jésus peut — et doit, même, à mon avis — s’accompagner d’un engagement de tous les instants pour la justice sociale.
Rosa la réformiste
Consciente, dès son enfance, de la discrimination raciale vécue par les Afro-Américains parce qu’elle l’a subie elle-même dans les écoles ségréguées, dans les transports et, partout, au quotidien, Rosa, qui n’a qu’un diplôme d’études secondaires et qui travaille comme couturière, découvre le militantisme grâce à son mari. Elle travaille activement, à partir des années 1940, avec les membres de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), afin d’inscrire les Noirs sur les listes électorales — un droit constitutionnel bafoué — et de mettre fin à la ségrégation dans les transports publics. Elle devra elle-même s’y prendre par quatre fois avant d’obtenir son inscription sur la liste électorale.
En 1955, l’affaire du bus lui fait rencontrer Martin Luther King, alors âgé de 25 ans. Ils deviendront des alliés dans tous les combats et recevront tous les deux de multiples menaces de mort. King survivra à des agressions armées, avant d’être assassiné en 1968. L’histoire a raison de se souvenir de ces militants comme d’authentiques héros.
Parks et King menaient une lutte réformiste. Ils utilisaient la stratégie de la non-violence pour réclamer la pleine intégration des Noirs à la société américaine, au nom même des promesses de liberté et d’égalité de cette dernière. Le radicalisme d’un Malcolm X ou des Black Panthers les inquiétait.
Caroline Rolland-Diamond insiste néanmoins pour dire que Parks comprenait la «radicalisation du mouvement» et ne la dénonçait pas. Elle n’appuyait pas la violence et les pillages, mais elle les expliquait par l’hostilité des Blancs aux revendications des réformistes noirs. Elle se souvenait que son grand-père, pacifiste, veillait la nuit en tenant une carabine pendant que le Ku Klux Klan menaçait devant chez lui.
Rosa jusqu’au bout
Pauvre pendant presque toute sa vie — difficile d’obtenir un emploi quand on est considéré comme une fauteuse de troubles ou comme une communiste —, Rosa Parks trouvera enfin un travail à sa mesure, en 1965, en devenant l’assistante du démocrate John Conyers, membre de la Chambre des représentants des États-Unis de 1965 à 2017. Admirateur de Parks et de ses luttes, Conyers laissera une grande liberté d’action à son assistante, qui s’activera sans compter jusqu’en 1988, avant de prendre sa retraite à 75 ans.
Rosa Parks et Martin Luther King menaient une lutte réformiste. Ils utilisaient la stratégie de la non-violence pour réclamer la pleine intégration des Noirs à la société américaine, au nom même des promesses de liberté et d’égalité de cette dernière.
En 1994, à 81 ans, elle subit une agression, chez elle, par un jeune homme noir en quête d’argent pour s’acheter de la drogue. Aux discours interprétant cette attaque comme une preuve de la délinquance des jeunes Noirs, elle répondra par ces mots : «Je prie pour ce jeune homme et pour les conditions de notre pays qui l’ont rendu ainsi.» La croyante et la militante ne se laisse pas abattre. Elle mourra 11 ans plus tard, le 24 octobre 2005.
En 2013, pour souligner le centième anniversaire de la naissance de Parks, une statue est inaugurée au Congrès états-unien. Barack Obama, un orateur de premier ordre, éblouissant, dans la lignée de Martin Luther King, aura les mots qu’il faut pour résumer le message qu’est la vie de Rosa Parks.
«Que ce soit par inertie ou égoïsme, par peur ou par simple manque d’imagination morale, dira-t-il, nous passons si souvent nos vies comme dans un brouillard, nous acceptons l’injustice, rationalisons l’inéquitable, tolérons l’intolérable. […] Rosa Parks nous dit que nous pouvons faire quelque chose. Elle nous dit que nous avons tous cette responsabilité envers nous-mêmes et envers chacun.»
La biographie de Parks que signe Caroline Rolland-Diamond flirte à chaque page avec l’hagiographie. Je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Tout le parcours de la dame dans le bus impose l’admiration.
















































