La mystérieuse confrérie des Frères musulmans suscite régulièrement des inquiétudes et des controverses. En janvier 2026, les États-Unis ont classé plusieurs branches de la confrérie comme «organisations terroristes étrangères». En France, le 5 mai dernier, le Sénat a adopté par 208 voix contre 124 la proposition de loi visant à lutter contre «l’entrisme islamiste». Les déclarations récentes du chef du Parti québécois, Paul Saint-Pierre Plamondon, au sujet de l’influence du «frérisme» montrent que le Québec n’est pas épargné par le débat.
Sami Aoun, professeur émérite à l’Université de Sherbrooke, revient dans cet entretien sur l’histoire et l’idéologie de cette confrérie.
Présence : Qui sont les Frères musulmans et comment sont-ils devenus aussi influents?
Sami Aoun : Les Frères musulmans ont été fondé en 1928 en Égypte par Hassan al Banna (1906-1949). Il s’agit encore aujourd’hui de l’un des principaux mouvements islamistes sunnites à l’échelle mondiale.
La confrérie apparaît après la chute du califat ottoman, dans un contexte colonial britannique et de crise identitaire. S’opposant à l’influence de la modernité occidentale, elle défend la spécificité islamique et se structure autour d’un projet de réforme total, à la fois social, politique, culturel et religieux.
Par la suite, la confrérie s’est rapidement étendue au-delà de l’Égypte grâce à ses réseaux éducatifs, sociaux et caritatifs. Les Frères musulmans ont répandu leur idéologie comme une réponse à l’autoritarisme, à la corruption et aux inégalités sociales. Son influence repose sur sa capacité d’organisation et sa faculté d’adaptation dans des sociétés où la construction de l’État et de la société civile est défaillante.
La confrérie s’est également associée à la cause palestinienne. C’est une des branches des Frères musulmans qui deviendra le Hamas en 1987.
Quel est le fondement idéologique des Frères musulmans ?
L’idéologie des Frères musulmans repose sur l’idée que le déclin du monde musulman provient de l’influence occidentale et de l’abandon des principes islamiques.
Hassan al Banna disait que «l’islam est une croyance, un culte, une patrie, une nationalité, une religion, un État, une spiritualité, un Coran et une épée». Son slogan «l’islam est la solution» reflète clairement son objectif de réislamisation graduelle de la société.
Un fondement idéologique est celui d’«apostolat mondial» (Ustadhiyat al-‘Alam), qui repose sur la conviction selon laquelle l’islam constitue un projet civilisationnel capable d’englober tous les domaines de la vie sociale et d’orienter moralement le monde. Ce projet suppose la renaissance et la réforme morale de la Umma – la communauté des croyants – dont le dernier avatar historique était le califat ottoman aboli en 1924 par Atatürk. Il comporte aussi une dimension transnationale et missionnaire fondée sur la prédication, l’éducation et l’action sociale.
«L’idéologie des Frères musulmans repose sur l’idée que le déclin du monde musulman provient de l’influence occidentale et de l’abandon des principes islamiques.»
Sami Aoun
Un autre concept est celui d’«isolement émotionnel» (al-‘Uzla al-Shu‘ûriyya) et vient d’un autre théoricien des Frères musulmans, Sayyid Qutb (1906-1966). Celui-ci considérait que les sociétés musulmanes de son époque étaient dévoyées et qu’elles étaient retombées dans un état d’ignorance – «jahiliya» – un terme utilisé traditionnellement pour désigner les sociétés préislamiques. Dans ce contexte, «l’isolement émotionnel» désigne la nécessité, pour le croyant authentique, de se séparer intérieurement des normes et des allégeances de la société qui l’entoure.
Cette pensée aux accents réactionnaires a été accusée d’encourager une vision binaire de la société et d’avoir inspiré les courants jihadistes.
On sait que les Frères musulmans ont été combattus par plusieurs régimes au Moyen-Orient en raison de leurs actions déstabilisantes. L’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite les classent sur leurs listes de groupes terroristes. Pourtant, certains États les soutiennent, pourquoi?
Les raisons sont géopolitiques et idéologiques. Le Qatar leur a offert un financement et une importante visibilité médiatique via Al Jazeera, tandis que la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan les considère comme un partenaire d’influence dans le monde sunnite et dans les démocraties libérales. Ce soutien reflète donc généralement des intérêts et des rivalités géopolitiques.
Ces convergences idéologiques reposent moins sur une doctrine religieuse que sur des objectifs politiques communs : opposition à l’Occident, à Israël et aux régimes arabes pro-occidentaux. Le Hamas, sunnite et frériste, a ainsi développé des liens solides avec l’Iran et le Hezbollah d’obédience chiite.
Dans la foulée des Printemps arabes (2011), les Frères musulmans sont parvenus au pouvoir par les urnes en Tunisie (le Parti de la renaissance, ou Ennahda) et au Maroc (le Parti de la justice et du développement). Quel bilan peut-on faire de ces expériences?
Elles ont montré les difficultés du passage d’un islamisme idéologique à un islamisme plus pragmatique.
Au Maroc, le Parti de la justice et du développement a adopté un ton modéré sans réussir à répondre efficacement aux problèmes économiques et sociaux. En Tunisie, Ennahda a accepté le pluralisme politique, mais la crise économique et institutionnelle a réduit sa popularité. Plusieurs de ses dirigeants, dont son chef Rached Ghannouchi, ont été condamnés le 3 juin 2026 à des peines de prison pour terrorisme pour avoir mis en place un «appareil sécuritaire secret» à leur service.
«À mon avis, l’islamisme doit être compris comme un phénomène à double dimension : il reflète les échecs politiques et sociaux, tout en pouvant devenir lui-même un facteur de crise.»
Sami Aoun
Ces deux cas ont révélé les limites du projet islamiste classique qui ne répond pas aux défis de l’État moderne : pluralisme, bonne gouvernance et État de droit. L’idée d’«islamiser la modernité» s’est ainsi heurtée aux exigences du compromis démocratique et d’un contrat social inclusif.
Que leur reprochent les dissidents plus exactement?
Ils dénoncent un «double discours». Selon eux, les Frères musulmans présentent publiquement une image modérée et pragmatique, tout en conservant à l’intérieur une vision intransigeante, comme le retour du Califat et l’unité de la Umma. Ils critiquent aussi une organisation très centralisée, marquée par une forte loyauté et soumission envers le Guide suprême (Al-Murchid Al-Amm) et une faible place accordée à la contestation interne.
Aussi, d’anciens membres estiment que le mouvement instrumentalise les élections et les institutions démocratiques comme un moyen d’accaparer le pouvoir, sans adhérer pleinement à l’alternance du pouvoir ou à la séparation entre religion et politique. D’autres critiques portent sur les positions conservatrices du mouvement concernant les libertés individuelles, la place des femmes, la liberté religieuse et les droits des minorités.
Vous avez évoqué le contexte de crise dans lequel a émergé la confrérie des Frères musulmans. Or, la confrérie exerce son influence depuis bientôt cent ans. Diriez-vous aujourd’hui que son idéologie est la conséquence des crises du monde musulman, ou plutôt une cause de ses crises actuelles ?
À mon avis, l’islamisme doit être compris comme un phénomène à double dimension : il reflète les échecs politiques et sociaux, tout en pouvant devenir lui-même un facteur de crise. L’histoire montre si le slogan «l’islam est la solution» ne fonctionne pas, les seules réponses sécuritaires face à l’islamisme sont elles aussi insuffisantes.
Tournons nous maintenant vers la question qui fait débat en Occident : le fameux «entrisme islamique». Nous avons mentionné en introduction qu’un projet de loi visant à lutter contre ce phénomène a reçu l’approbation du Sénat en France. En quoi la présence des Frères musulmans est-elle source d’inquiétudes?
La France constitue l’un des principaux centres du débat sur «l’entrisme islamiste». Après les attentats terroristes et les débats sur le séparatisme et le communautarisme, les gouvernements ont renforcé le contrôle des associations, des financements étrangers et des politiques de lutte contre la radicalisation ou ce que Gilles Kepel qualifie de «djihadisme d’atmosphère».
Un rapport des autorités françaises publié en 2025 a documenté l’influence de l’idéologie et des réseaux fréristes sur le territoire de la République. Cette influence s’exerce dans les institutions politiques, éducatives, religieuses et associatives et fait «peser le risque d’une atteinte au tissu associatif et aux institutions républicaines»[1], conclut le document.
C’est dans la foulée de ce rapport que le Sénat français a adopté une proposition de loi visant à limiter certains financements étrangers et à renforcer la lutte contre l’entrisme.
«Le défi, pour les sociétés démocratiques et laïques comme le Québec, est de protéger les libertés fondamentales des citoyens tout en prévenant les radicalismes, le communautarisme, les violences sectaires et religieuses et les ingérences étrangères par le truchement des réseaux islamistes.»
Sami Aoun
Au Québec, on craint souvent que parler du frérisme contribue à stigmatiser les musulmans. Y a-t-il un risque d’exagérer la menace?
Les Frères musulmans ont démontré leur capacité d’adaptation et de dissimulation (la «taquia»). Selon les pays, certaines branches ont privilégié la participation électorale et l’action sociale, tandis que d’autres ont adopté des positions plus radicales et violentes.
Un exemple de l’élasticité du mouvement frériste est le parti islamiste Ra’am en Irsaël, qui s’est ouvert à des candidats juifs et qui participe aux gouvernements dits «sionistes». Il faut ajouter que la confrérie connaît actuellement des divisions internes et un affaiblissement organisationnel.
L’erreur consiste donc soit à banaliser totalement leur radicalisme idéologique, soit à considérer tous leurs partisans comme des extrémistes. Cette réalité explique pourquoi le débat autour des Frères musulmans reste tendu et polarisé.
Le défi, pour les sociétés démocratiques et laïques comme le Québec, est de protéger les libertés fondamentales des citoyens tout en prévenant les radicalismes, le communautarisme, les violences sectaires et religieuses et les ingérences étrangères par le truchement des réseaux islamistes.
Dans ce cadre, l’avenir de l’islam politique dans les démocraties libérales – et le degré de menace qu’il peut représenter – dépend largement de la capacité de ses représentants à accepter pleinement le primat de la liberté, de l’égalité citoyenne, de la compétition démocratique pacifique et d’un État de droit fondé sur des valeurs de la Modernité, non sur une légitimité religieuse.
1 Ministère de l’Intérieur (France), Frères musulmans et islamisme politique en France, 2 mai 2025 (lien externe)
Voir aussi :
Stéphane Bürgi (Entretien avec Sami Aoun), Iran : comment pense une théocratie ? 6 mars 2026















































