Depuis les frappes américaines et israéliennes qui ont conduit à la mort de l’ayatollah Khamenei en Iran, l’attention du monde se porte aujourd’hui sur les conséquences géopolitiques d’un conflit qui s’étend déjà dans toute la région moyen-orientale. Présence s’est entretenu avec Sami Aoun, professeur émérite à l’Université de Sherbrooke, pour mieux comprendre la nature paradoxale de cette théocratie cléricale chiite ébranlée, dont la vision du monde s’inspire tout autant d’une lecture intégriste du Coran que de la tradition révolutionnaire héritée de Karl Marx.
Présence : Lorsqu’on parle de la théocratie iranienne, on pense d’abord à 1979, date de la révolution islamiste menée par l’ayatollah Ruhollah Khomeini. Professeur Aoun, pouvez-vous commencer par nous parler du contexte de cette révolution ?
Sami Aoun : La révolution de 1979 est née sur les vestiges de la dynastie des chahs Pahlavi, une dynastie qui a des racines historiques millénaires. Le dernier chah, Mohammad Reza Pahlavi, soutenu par l’Occident, a voulu faire la «révolution blanche», une révolution d’en haut synonyme de modernisation forcée et d’industrialisation accélérée et visant à transformer l’Iran en puissance occidentale. Ce programme comprenait une réforme agraire, le droit de vote des femmes, l’alphabétisation et la privatisation.
Ce faisant, il s’est confronté au clergé chiite, contrôlant d’immenses actifs fonciers et immobiliers, souvent confisqués ou hérités, consolidant leur pouvoir économique [Note : le chiisme est l’une des deux branches de l’islam, avec le sunnisme]. La révolution islamiste a donc émergé de la confrontation entre un clergé féodal qui adhérait à l’orthodoxie chiite de l’islam et les aspirations modernistes, centralisatrices et largement sécularistes d’une dynastie qui remonte à l’époque préislamique.
Qui était l’ayatollah Khomeini et, surtout, quelle était l’originalité de sa pensée ?
Dans les années qui précèdent la révolution, Khomeini va faire une théorisation de la gouvernance islamique. Plus précisément, il s’agit de la notion de Wilayat al-Faqih, soit le pouvoir du jurisconsulte. Selon cette vision, le maître en droit religieux est doté d’une tutelle – d’un droit de regard – sur l’ensemble des dimensions de la vie sociale, incluant le politique et le militaire. Khomeini va ainsi attirer le clergé chiite pour en faire le détenteur du pouvoir politique et étatique.
Il est important de mentionner qu’il s’agit d’une nouveauté dans le monde chiite à cette époque. Traditionnellement, le clergé chiite est quiétiste, c’est-à-dire qu’il ne participe pas au pouvoir ou aux structures étatiques. Aujourd’hui encore, les autres ayatollahs du monde chiite – Al Sistani en Irak, par exemple – contestent cette idée théocratique. D’ailleurs, les idées de Khomeini ont fait débat à l’origine de la révolution. Ses opposants disaient qu’on ne voulait pas d’un autre chah avec un turban.
D’où vient alors cette idée théocratique ?
«La grande innovation de la révolution iranienne de 1979 fut de transformer l’attente messianique du chiisme en doctrine politique active.»
Sami Aoun
Khomeini puise dans la tradition sunnite qui, dès le début du XXe siècle, théorise l’idée de pouvoir islamique. Il s’inspire d’Abul Al-Maoudoudi (1903-1979), le grand théologien pakistanais – un sunnite – qui, au nom de la souveraineté de Dieu, propose un État où les lois humaines sont soumises à la charia. Khomeini s’inspire également de l’égyptien Hassan al-Banna (1906-1949), connu pour être le fondateur des Frères musulmans en 1928.
Le successeur de Khomeini, Ali Hossaini Khamenei, va pour sa part traduire les livres de Sayyid Qutb (1906-1966), un des théoriciens les plus influents et radicaux de l’islamisme sunnite moderne. Qutb, qui fait partie de la mouvance des Frères musulmans, affirme qu’il faut réislamiser les sociétés musulmanes, quitte à le faire par la violence.
Aujourd’hui encore, le khomeinisme rassemble des mouvements islamistes, sunnites et chiites. On le voit à Gaza avec le Jihad islamique et bien sûr avec le Hamas, qui est une branche des Frères musulmans. Au Liban, le Hezbollah (chiite) et des dirigeants des Frères musulmans (sunnites) sont très proches. L’Iran a également des liens étroits avec des factions des Frères musulmans au Soudan et ailleurs dans le monde.
Nous reviendrons sur la question de la violence et des réseaux islamistes, mais avant, j’aimerais aborder un autre aspect peu connu de la nature religieuse du régime, à savoir sa dimension messianique.
Le chiisme a en effet une eschatologie – une doctrine de la fin des temps – liée à l’attente messianique de l’imam caché (al-Mahdi).
Dans le chiisme duodécimain (religion d’État et majoritaire en Iran), la succession du prophète Mohammed passe par douze imams, considérés comme guides spirituels et politiques légitimes de la communauté. Or, selon la tradition chiite, Muhammad al‑Mahdi, le 12e imam qui serait né au IXᵉ siècle, n’est pas mort, mais entré en « occultation » (ghayba). Autrement dit, il vit caché par Dieu jusqu’à la fin des temps et doit revenir comme le Mahdi – le «bien guidé» – pour rétablir l’ordre et la justice.
Or, cette croyance produit une question fondamentale : qui peut gouverner en l’absence du Mahdi ? Je l’ai mentionné un peu plus haut, la tradition chiite est quiétiste, c’est-à-dire qu’elle prône une posture d’attente. Tant que le Mahdi n’est pas revenu, tous les pouvoirs existants sont imparfaits ou illégitimes.
La grande innovation de la révolution iranienne de 1979 fut de transformer cette attente messianique en doctrine politique active. En l’absence de l’imam caché, un faqih (juriste religieux hautement qualifié) gouverne au nom de l’imam absent. Le guide suprême devient donc le représentant ou le délégué de l’imam caché.
«Khomeini a fait des alliances avec la gauche communiste et avec des personnalités libérales. Son but était de ratisser large afin d’arriver au pouvoir. Mais une fois son objectif atteint, il les a fait massacrer.»
Sami Aoun
En combinant l’islamisme politique issu du sunnisme avec le messianisme chiite, Khomeini crée un récit politico-religieux extrêmement efficace. Pourtant, ce qui est surprenant est que le régime théocratique issu de 1979 se conçoit également comme une république.
Il y a là en effet deux sources de légitimité contradictoires : l’idée républicaine implique la souveraineté du peuple, alors que la gouvernance islamique soumet le corps politique à un droit divin.
Sur le plan des institutions, la République islamique d’Iran est un régime hybride. En son sein existent des civils élus, tels que le président de la république et des parlementaires. Mais ces élus ont, en face d’eux et surtout au-dessus d’eux, des non élus. Ce sont les religieux, le clergé, mais aussi les militaires – les Gardiens de la révolution.
Le régime islamiste conserve donc certaines idées républicaines, comme le scrutin, mais demeure institutionnellement une dictature cléricale.
Peut-on aussi ajouter que, pour contrer un projet de modernisation de la société par le haut, il était logique que l’opposition islamiste procède à sa propre révolution par le bas, c’est-à-dire en invoquant une légitimité populaire?
Tout à fait. Et d’ailleurs, Khomeini a été habile pour fédérer plusieurs opposants au régime du chah dans son projet de révolution. Il a fait des alliances avec la gauche communiste et avec des personnalités libérales, formées aux idées de la culture occidentale moderne. Sa référence au républicanisme permettait de rallier les partisans de la Charte de 1906, une charte iranienne des droits de la personne inspirée de l’Occident. Son but était de ratisser large afin d’arriver au pouvoir. Mais une fois son objectif atteint, il les a fait massacrer. Le régime clérical est devenu de plus en plus autoritaire.
Et pourtant, le lien entre une certaine gauche et le régime islamiste ne s’est jamais rompu …
«Le discours belliqueux contre Israël sert notamment de prétexte à l’extension de l’influence de l’Iran dans le voisinage.»
Sami Aoun
Une forme de marxisme non avoué, enrobé d’islamisme, caractérise l’idéologie du régime khomeiniste dès l’origine. Dans leur vision du monde, les chiites se considèrent comme des déshérités, ce qui a permis à l’idéologie révolutionnaire d’emprunter sans peine le lexique marxiste du prolétariat. Cette association a été accueillie à bras ouverts par plusieurs représentants de la gauche. On sait que des intellectuels influents comme Michel Foucault ont été fascinés par la révolution de 1979, la percevant comme une «spiritualité politique» anti-modernité européenne. Ils n’ont jamais retiré publiquement leur support à ce régime théocratique, même si ils ont éprouvé des inquiétudes sur sa tournure répressive.
Dans les décennies plus récentes, une connexion idéologique s’est également faite entre la République islamique et les régimes socialistes ou marxistes d’Amérique latine. On peut penser à Castro, Morales ou Chavez, qui partageaient des intérêts idéologiques, mais aussi géopolitiques communs avec l’Iran. Cette alliance tournait autour de l’anti-impérialisme et de la lutte contre l’influence américaine avec une rhétorique révolutionnaire.
Dans les démocraties libérales également, la République islamique a tissé des liens indirects avec des mouvements de gauche radicale. Cela se traduit souvent par des convergences d’intérêts anti-impérialistes ou anti-occidentaux entre des acteurs et certains mouvements de gauche radicale, facilitant la diffusion de narratifs communs.
Au Canada, des personnalités proches du régime iranien ou de l’idéologie islamiste gravitent autour des milieux de gauche. Ils avancent sous le couvert d’un discours anticolonialiste, anti-américain, anti-islamophobie qui tend à neutraliser les critiques. Aujourd’hui, leur discours profite d’un sentiment anti-Trump pour blanchir ou atténuer la gravité des crimes de la République islamique. L’existence de réseaux terroristes liés à l’Iran sur le territoire canadien est un fait connu des autorités canadiennes.
Parlons justement des ennemis de l’Iran khomeiniste – les États-Unis et Israël – qualifiés respectivement de «grand Satan» et de «petit Satan» par le régime. Quel rôle a joué et joue encore l’affrontement avec des puissances ennemies dans l’identité théologico-politique du régime iranien?
Deux événements historiques ont profondément marqué la perception des États-Unis comme ennemis de l’Iran. D’abord, le renversement du premier ministre nationaliste Mohammad Mossadegh lors du coup d’État iranien de 1953 soutenu par la CIA et le MI6. Ce coup d’État a permis la reprise du pouvoir par la dynastie du chah – un régime qui, comme souligné précédemment, était à la fois modernisateur, autoritaire et soutenu par l’Occident. Dans l’imaginaire révolutionnaire, les États-Unis deviennent l’archétype de l’impérialisme et Khomeini les qualifie de «Grand Satan».
Ensuite, cette hostilité s’institutionnalise avec la crise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran (1979-1981), qui marque symboliquement la rupture avec l’ordre international dominé par Washington.
La confrontation avec les États-Unis et Israël permet au régime de présenter l’Iran comme une forteresse assiégée, de délégitimer l’opposition interne en l’assimilant à des influences étrangères et de renforcer la cohésion autour du pouvoir religieux. Dans la rhétorique officielle, la résistance contre l’hégémonie occidentale est présentée comme un devoir religieux.
Qu’en est-il d’Israël ?
«La mémoire du martyr d’Ali fonde un imaginaire axé sur la martyrologie, l’oppression, le sentiment de persécution et l’attente d’une vengeance.»
Sami Aoun
Le discours islamiste est très violent contre Israël, qui apparaît comme un corps étranger, un cancer à combattre. Dans la littérature de ce courant de pensée, la haine des juifs est omniprésente. Dans la rhétorique de la République islamique, Israël est vu comme le produit du colonialisme européen.
Ce discours belliqueux contre Israël sert notamment de prétexte à l’extension de l’influence de l’Iran dans le voisinage. La cause palestinienne a permis la création d’un «axe de résistance» : à Gaza, au Liban, au Yémen, en Irak et ailleurs, l’Iran finance et arme les factions loyales à l’idéologie khomeiniste.
L’un des projets que combat la République islamique est celui des Accords d’Abraham, parrainés par les États-Unis et visant la régularisation des relations entre Israël et les pays arabes.
Venons-en à la question de la violence et de sa légitimation théologique. Vous avez évoqué plus haut le messianisme chiite que Khomeini a transformé en caution idéologique du pouvoir politique. Que pouvez-vous nous dire de cet imaginaire messianique dans son rapport à la violence et à la guerre?
Premièrement, il faut dire qu’au sein de l’islam en général, il existe une ambivalence sur la question de la violence et de la guerre. Le prophète de l’Islam, Mohammed, a mené des campagnes militaires et il existe, dans le Coran, ce qu’on appelle les versets de l’épée, qui enseignent «Combattez-les». C’est la grande question qui divise les savants musulmans : faut-il suivre cet exemple à la lettre et faire une lecture littérale du Coran comme le prétendent les partisans d’un islam expansionniste ou conquérant ou les islamistes ultraviolents ? Ou faut-il plutôt en faire une interprétation qui distingue la spiritualité coranique du contexte, des récits et des événements de l’histoire musulmane?
«En Iran, la sécularisation y est devenue plus marquée que dans d’autres pays musulmans, notamment chez les jeunes.»
Sami Aoun
Il faut aussi ajouter un autre point sur le chiisme. Ce qui le distingue du sunnisme est la question de la succession de Mohammed. Les chiites estiment que la direction de la communauté musulmane devait revenir à Ali, cousin et gendre du prophète. Ils gardent ainsi la mémoire d’une injustice et d’un complot qui aurait écarté Ali et ses successeurs du pouvoir. Cette mémoire s’est cristallisée autour du martyre de son fils, Husayn, tué lors de la bataille de Karbala en 680 par les forces du califat omeyyade. Cet événement est devenu le symbole fondateur de la séparation entre chiites et sunnites.
Dans l’histoire du chiisme, cette mémoire fonde un imaginaire axé sur la martyrologie, l’oppression, le sentiment de persécution et l’attente d’une vengeance. La légitimation des attentats suicides, par exemple, vient de ces considérations idéologiques et doctrinales . On voit cet imaginaire sacrificiel dans la pratique de la flagellation pendant Ashura, qui marque le souvenir du martyre de Husayn. Les imams chiites influents veulent l’interdire, mais c’est une pratique qui demeure ancrée dans la culture populaire.
Et comment cet imaginaire se traduit-il dans la rhétorique politique?
Du côté de la République islamique, il permet au régime d’assimiler son combat contre l’Occident à la lutte éternelle et existentielle entre l’oppression (zulm) et la justice (adl). Bien sûr, dans l’éthique de la guerre, y compris en islam, celle-ci doit reposer sur des principes de justice et de proportionnalité, ne pas s’en prendre aux femmes et aux enfants, aux moyens de subsistance, etc.
Malheureusement, en réduisant l’ennemi à une menace existentielle, ces distinctions s’estompent. On l’a vu avec les massacres du 7 octobre 2023. Tout juif est considéré comme un oppresseur, un membre de l’État d’Israël et donc comme un combattant. À ce moment, la violence devient indiscriminée.
Pour terminer, revenons à l’actualité : y a-t-il aujourd’hui un appétit réel pour la démocratie et la laïcité au sein de la population iranienne?
Oui, sans hésitation. Des études montrent que la sécularisation y est devenue plus marquée que dans d’autres pays musulmans, notamment chez les jeunes qui rejettent l’autorité religieuse associée au pouvoir politique et au clergé proche du régime. Enfin, on observe un intérêt croissant pour d’autres formes de spiritualité, comme le zoroastrisme, le christianisme ou diverses pratiques spirituelles alternatives.


















































