Les 14 et 15 mai derniers, la salle A-3096 du pavillon Ringuet de l’Université du Québec à Trois-Rivières a résonné de questions sur le rôle du religieux dans la fiction. Comment les romans, films et séries télévisées deviennent-ils les vecteurs d’un sacré en mutation ? Un colloque du 93e congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), intitulé Transpositions, réinterprétations et épistémologies du religieux dans les fictions contemporaines, a abordé ces questions.
L’initiative est née d’une heureuse convergence entre curiosité et opportunité. «L’idée vient de moi. C’est d’abord parce que j’habite Trois-Rivières et j’ai vu que l’ACFAS venait cette année. Je voulais rencontrer mes collègues étudiants», raconte Annie Méthot, doctorante et coorganisatrice de l’événement.
Ce qui aurait pu n’être qu’un prétexte pour une réunion s’est transformé en un projet scientifique majeur. «Pour moi, les productions culturelles ou médiatiques — que ce soit des romans, des bandes dessinées, des films ou des séries — sont vraiment un lieu de lecture et d’exploration du religieux aujourd’hui.»
Un champ de recherche encore marginal dans la francophonie
Le colloque a rassemblé une communauté de recherche de divers horizons académiques et géographiques. L’étude du religieux dans les œuvres culturelles est bien établie aux États-Unis, mais la francophonie accuse un retard. Annie Méthot était convaincue qu’il fallait chercher des partenaires en Europe. Effectivement, des personnes de Belgique, de France et de Suisse ont répondu à l’appel à communications, apportant des perspectives manquantes dans les cercles universitaires québécois.
Claude Le Fustec a captivé l’auditoire grâce à son allocution inaugurale, qui était diffusée en direct depuis l’Europe. Raphaël Mathieu Legault-Laberge, coorganisateur, a souligné l’impact de son discours : «Ce qu’elle proposait était vraiment très fort. Elle a mis en lumière un déplacement disciplinaire et terminologique entre le “religieux” et le “spirituel”, et c’est précisément ce qui se passe en ce moment dans plusieurs champs de recherche.» La chercheuse s’est impliquée activement dans la discussion, malgré la distance.
Le religieux : ni disparu ni intact
Le colloque a remis en question l’idée populaire selon laquelle la religion serait reléguée aux marges de nos sociétés contemporaines. Les présentations ont montré que le domaine du religieux dans la littérature contemporaine évolue, se transforme et s’adapte. Des figures bibliques réinterprétées, des mythes fondateurs transposés, des spiritualités renouvelées : autant de preuves de l’influence du sacré dans la culture d’aujourd’hui.
Sonia Paradis, doctorante et coorganisatrice du colloque, a été surprise de l’omniprésence de ces thèmes : «J’ai été étonnée de voir à quel point, même si l’on parle beaucoup de sécularisation, il y a énormément de thèmes spirituels dans les films. Quand on prend le temps de les regarder avec cet œil-là, ils reviennent constamment.» Pour elle, ces présences persistent «dans des modes différents», ce qui soulève des questions sur la manière dont les sociétés contemporaines abordent le religieux.

(Images, de gauche à droite : Wikimedia commons ; Wikipedia ; TMBD)
Raphaël Mathieu Legault-Laberge, qui se penche sur les liens entre cinéma et religion, met en garde contre une interprétation hâtive qui associe le religieux à de la fiction : «On est en train de dire que les croyances religieuses seraient très fictionnelles. Je ne peux pas accepter ça comme proposition, parce que ces gens vivent une foi qui est très importante pour eux, qui devient un élément définitionnel de leur identité. Il y a un champ de vérité qui est lié au religieux.» En s’inspirant des travaux du philosophe Jean Grondin, il se demande quelle place la société accorde encore aux croyances religieuses dans un contexte de sécularisation.
Jonathan Quesnel, chercheur, a soulevé la question du cinéma en tant que «substitut de religion». Il n’y remplace pas la fonction rituelle, mais crée néanmoins une communauté : les gens se rassemblent dans les salles obscures, et des groupes de lecture se forment autour des romans. Les personnages de fiction deviennent des sources d’inspiration pour les gens. «Ça devient un référentiel facile pour l’esprit, dit Legault-Laberge, et ça pose de gros problèmes. C’est difficile à ce moment-là d’évaluer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.»
Le Québec, terrain d’analyse privilégié
Le colloque a aussi exploré des thématiques propres au Québec. En effet, cette province, qui a connu une sécularisation accélérée depuis la Révolution tranquille, constitue un champ de recherche idéal pour étudier l’impact du religieux sur la culture. «On a un rapport particulier à la religion au Québec. C’est intéressant de le regarder avec des angles différents», a souligné Annie Méthot. Raphaël Mathieu Legault-Laberge a poussé plus loin l’analyse en envisageant un projet d’étude sur les productions médiatiques québécoises, afin de «comprendre ce déplacement et les traces qu’il a laissées».
Des retombées scientifiques prometteuses
Les deux jours d’échanges ont semé des graines qui promettent de germer dans plusieurs directions. L’équipe d’organisation envisage tout d’abord de publier un numéro spécial sur le thème des études littéraires, puis de consacrer les communications sur le cinéma à un projet distinct axé sur les liens entre le cinéma et la religion.
En ce qui a trait aux collaborations interuniversitaires, Sonia Paradis s’est entendue avec Anne Sechin pour organiser un événement conjoint en automne 2027 à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba. «C’est vraiment bien qu’on puisse préparer déjà un événement à partir d’une collaboration qui est ressortie du colloque», s’est-elle réjouie. Selon Raphaël Mathieu Legault-Laberge, cet événement entraînera un bénéfice social inestimable : «Une meilleure intégration, une meilleure collaboration des francophonies à l’échelle canadienne.»
Des figures bibliques réinterprétées, des mythes fondateurs transposés, des spiritualités renouvelées : autant de preuves de l’influence du sacré dans la culture d’aujourd’hui.
Les liens existants au sein de la communauté scientifique francophone pourraient également s’élargir à l’international, notamment avec des partenaires en Belgique, en France et en Suisse.
«On a plein d’idées et de projets encore», conclut Raphaël Mathieu Legault-Laberge avec un sourire. Cette thématique de recherche semble avoir un avenir prometteur — à l’image du religieux lui-même, qui continue de hanter nos fictions bien après que l’on avait cru l’avoir mis en terre.
Le colloque était organisé par Raphaël Mathieu Legault-Laberge, Annie Méthot et Sonia Paradis, du Centre d’études du religieux contemporain de l’Université de Sherbrooke.














































