Mère de neuf enfants, sculptrice de glace, bachelière en arts visuels à la soixantaine : l’iconographe québécoise n’a jamais accepté de choisir entre la foi et la beauté. Elle a passé les trente dernières années de sa vie à les fondre l’une dans l’autre.
À l’âge de 93 ans, Gilberte Massicotte-Éthier a terminé sa dernière oeuvre, intitulée La Communion des Saints. Elle la considérait comme son testament spirituel. Elle est décédée le 24 septembre 2013 à Québec, quelques jours plus tard. Elle a été une artiste fidèle à sa vocation jusqu’à sa mort.
Mireille, la fille de l’iconographe célèbre, la décrit comme une femme ordinaire et singulière : «Quelqu’un qui travaillait toujours avec ses mains, qui fabriquait».

Née rue Saint-Joseph, fille d’un bijoutier sacré.
Gilberte Massicotte est née en 1920 à Québec, au cœur du quartier historique de Saint-Joseph. Son père est un artisan joaillier qui décore les vases sacrés des églises. Elle grandit entourée d’or, de pierres précieuses et d’objets liturgiques. «Déjà, elle avait tendance à dessiner, par exemple, la fuite en Égypte», dit Mireille. L’imaginaire religieux et l’artisanat de précision sont constants dans une vie en perpétuelle évolution.
Dans les années 1940, elle poursuit des études en Beaux-Arts à Québec. Cependant, elle met ensuite sa carrière de côté pour se concentrer sur sa vie familiale. Son mari, ingénieur forestier, devient directeur des terres du Séminaire de Québec. Ils élèvent neuf enfants sur le chemin Gomin à Sillery, alors en périphérie de la ville. La maison est grande et bruyante. «Maman n’arrivait pas à garder des aides, parce qu’elles se décourageaient toutes», se souvient Mireille en souriant.
La sculptrice de glace du carnaval
Entre-temps, elle ne s’arrête pas. Elle tisse ses propres rideaux, conçoit des meubles, s’adonne à la photo, au macramé et au hooking à la laine. Elle sculpte même de la glace. Avant l’ouverture de la rue Sainte-Thérèse pour le Carnaval de Québec, Gilberte érige sur son terrain de gigantesques sculptures : des fontaines d’oiseaux, des cygnes, des lapins géants. Son père et ses six fils transportent les blocs de glace dans le salon, qui est recouvert de bâches pour le protéger. Elle sculpte et remporte des prix.
Un jour, le Bonhomme Carnaval débarque à son domicile, accompagné de sa fanfare et de ses duchesses. «Alors, là, les duchesses qui voient ça [les enfants qui sortent de la maison], prennent les bébés, puis qui dansent avec [eux], alors on voit la fanfare qui est ici, devant la maison», se remémore Mireille.
Pour ses 90 ans, sa famille organise une fête sur le thème «l’artiste», en présence du président du Carnaval. Celui-ci lui remet une médaille d’honneur pour sa contribution à la fête hivernale.
La mémé des étudiants
Quand ses neuf enfants ont quitté le nid, Gilberte a traversé une période difficile. Elle doit se réinventer. L’un de ses fils l’a poussée à s’inscrire au cégep de Sainte-Foy en arts plastiques.
Elle devient alors «la mémé des étudiants», selon les mots de Mireille, empreints de tendresse. Ces jeunes sans lien avec leurs parents trouvaient en elle une oreille et une complice. Elle s’initie à des techniques modernes, telles que la photographie et la sérigraphie. À 60 ans, elle obtient un baccalauréat en arts visuels à l’Université Laval.
«Écrire» une icône : la révélation tardive
Gilberte découvre les icônes grâce à sa fille, qui habite un monastère. Lors d’une visite, la jeune religieuse lui suggère : «J’aimerais ça que tu découvres les icônes.» Gilberte hésite, mais accepte finalement.
Elle délaisse alors la peinture, le macramé et la photographie pour se concentrer sur l’iconographie. Elle apprend dans des monastères français et à l’atelier Saint-Jean-Damascène, fondé par Ludmilla Titchenkova et le père Nicolas Garrigou.
Gilberte se rend à New York avec une religieuse pour rencontrer Vladislav, un maître russe. Quelque chose s’ouvre, offrant une flexibilité dans les traits, tout en restant fidèle aux codes iconographiques. «Des gens vont dire : dans ces personnages-là, on se reconnaît. Ce sont des êtres de chez nous», affirme Mireille.
«L’icône est un tel cadeau dans ma vie, elle m’insuffle tant de joie, de courage et de patience que je me sens portée par l’urgence de la faire connaître. Le moteur, c’est la joie, celle que donne tant de beauté.»
Gilberte Massicotte-Éthier (1920 – 2013)
La technique : la terre, l’or et la prière
Gilberte Massicotte-Éthier emploie la technique de la tempera, ou détrempe à l’œuf sur bois sculpté, une technique orientale ancestrale. Chaque icône commence par le bolus, une couche de couleur de terre : «C’est parce qu’on est venu de la terre», explique-t-elle dans sa vidéo didactique. Les teintes superposées se succèdent, culminant avec l’or 24 carats allemand, la lumière émergeant comme le sommet de l’œuvre.
Elle achetait ses pigments en Europe, les faisant importer par ses proches lors de leurs voyages. Quant aux toiles, elle se tournait vers des églises fermées ou des communautés religieuses : «Avez-vous de vieilles nappes d’autel ?» Elle donnait une seconde vie aux matériaux sacrés, insufflant à ses créations l’héritage de lieux saints.
L’icône est dépourvue de signature. L’iconographe peut inscrire son nom au dos, mais le devant appartient à l’Esprit. «Écrire une icône, c’est rendre grâce à Dieu notre Père, parce qu’il est, et pour toute la création», a-t-elle écrit. «Écrire une icône, c’est se laisser habiter par l’Esprit pour qu’il continue l’œuvre de recréation.»

Un don accordé pour être partagé
Son travail suscite des controverses. Dans les années 1990, une polémique éclate à Québec : un catholique peut-il «usurper» un art appartenant à l’Église orthodoxe ? Les universitaires orthodoxes soutiennent Gilberte en affirmant que l’iconographie est un don à partager, non à protéger.
L’artiste a créé une cinquantaine d’icônes en triptyques représentant la vie du Christ et la rencontre entre l’humain et le divin. Ces œuvres forment un parcours spirituel permanent dans l’église Saint-Michel de Sillery, dans l’exposition L’art d’une rencontre, l’icône.
Mireille, sa fille, présente les triptyques aux visiteurs et leur suggère : «Parcourez-les et voyez quelle icône vous parle». «Écoutez ce qu’elle veut vous dire.» C’est la leçon de sa mère : la beauté n’est pas un spectacle, mais une rencontre.
L’exposition L’art d’une rencontre, l’icône est visible à l’église Saint-Michel de Sillery (1735, côte de Sillery, Québec) les mercredi, vendredi et dimanche de 13 h à 16 h, sur réservation pour les groupes. (www.parolicone.ca)















































