À l’heure où le pape Léon XIV appelle à transformer l’indifférence en solidarité, l’anthropologue Martin Hébert offre une lecture lucide et nuancée du vivre-ensemble au Québec — entre bureaucratie déshumanisante, fatigue compassionnelle et résilience par l’entraide.
En mai 2026, le thème du vivre-ensemble a été au cœur des préoccupations. Le 11 mai dernier, le pape Léon XIV s’est adressé aux participants d’un colloque consacré au dialogue interreligieux. Il y a prôné la compassion et le dialogue interreligieux, appelant les chrétiens et les musulmans à «raviver l’humanité là où elle s’est refroidie.» Le 16 mai marquait la Journée internationale du vivre-ensemble. Quelques jours plus tard, Martin Hébert, anthropologue à l’Université Laval et spécialiste de la recherche sur le développement et la justice sociale, a accepté de partager son point de vue sur ces questions dans le contexte québécois et canadien. Une conversation qui résonne bien au-delà des frontières religieuses.
La compassion, vertu universelle
Martin Hébert hoche la tête avec enthousiasme lorsqu’on lui résume l’homélie du pape, qui invite à construire un pont de compassion entre les différentes traditions. «Il n’y a aucun groupe humain, aucune religion en particulier qui a un monopole sur la compassion et sur l’empathie. C’est une vertu universelle dans l’humanité», affirme-t-il.

L’anthropologue ne se contente pas de l’explication simpliste et apaisante. Il brosse un tableau complexe d’un continuum allant de la compassion active à la déshumanisation extrême de l’autre en passant par la commisération. «Cette forme pitié, c’est de voir la souffrance de l’autre, en être triste, mais ne pas vouloir être à sa place. On met un mur.» Selon lui, ce mécanisme est au cœur des tensions contemporaines du vivre-ensemble, comme le démontre l’exemple des personnes itinérantes.
Cette grille d’analyse s’inscrit dans l’avertissement du pape Léon XIV sur l’habitude de la souffrance. Le pontife dénonçait l’insensibilité due à une exposition prolongée à des images choquantes. Hébert y voit un phénomène documenté cliniquement : la fatigue compassionnelle. «Notre capacité d’empathie n’est jamais illimitée. On ne peut pas être une éponge.» Le défi consiste non pas à demander à chaque personne une dose illimitée d’altruisme, mais à maintenir l’empathie sans s’épuiser.
Quand les systèmes rendent l’être humain invisible
Selon Hébert, l’indifférence qui mine l’unité au sein de la société québécoise et mondiale ne relève pas seulement du domaine moral. Elle est profondément ancrée dans les systèmes sociaux modernes, qui ont transféré les prises de décision humaines à des codes, des institutions et des algorithmes. «Je ne peux rien faire» : cette phrase est devenue le symbole d’un système déshumanisé, où même le personnel bancaire qui refuse un prêt étudiant n’est plus qu’une extension d’un calcul qui vous échappe.
La compassion émane spontanément de la proximité, mais s’estompe lorsque les liens deviennent impersonnels et distants, non pas par choix, mais en raison de la structure sociale.
L’anthropologue se fonde sur l’ouvrage Le désert de nous-mêmes (2025) d’Éric Sadin pour caractériser ce phénomène comme «ahumain», c’est-à-dire dénué de tout élément humain. La crise financière de 2008 est un exemple frappant de complexité. Elle a détruit des millions de vies réelles, malgré l’incapacité pour un être humain de comprendre la chaîne causale dans son ensemble.
Le contraste avec le Québec d’autrefois, où les propriétaires d’usine vivaient dans le même village que leur personnel rencontrait à la messe, n’est pas une vision nostalgique idéalisée. La compassion émane spontanément de la proximité, mais s’estompe lorsque les liens deviennent impersonnels et distants, non pas par choix, mais en raison de la structure sociale.
Laïcité, identité et le paradoxe québécois
Le discours du pape sur le dialogue entre les diverses croyances spirituelles est-il en contradiction avec la laïcité québécoise et les débats entourant la présence de signes religieux dans l’espace public ? Hébert apporte une réponse nuancée : «Vivre ensemble, ça n’est pas une fusion.» Les entités doivent cohabiter sans se confondre. Le véritable défi ne consiste pas à s’unifier culturellement, mais à déterminer ce qui nous lie. L’erreur, pense Hébert, est de confondre deux sphères que l’anthropologie distingue depuis le début du XXe siècle : la société et la culture.
«Quand on intervient sur l’univers symbolique en pensant qu’on va renforcer les liens sociaux, on mélange des pommes et des oranges», affirme-t-il. Le port d’un voile ou d’une croix est un symbole de quelque chose de bien plus profond : l’appartenance à un univers de sens. Hébert croit que l’unité sociale ne dépend pas tant de l’homogénéité culturelle que de la qualité des relations entre les individus.
L’acte révolutionnaire : parler à son voisin
Alors, que faire ? La réponse d’Hébert est désarmante de simplicité. «L’acte le plus révolutionnaire aujourd’hui, c’est de parler à son voisin.» Non pas une révolution idéologique ni une réforme institutionnelle, mais la reconstruction patiente d’un lien humain qui a été usé par les systèmes abstraits.
«Apprenez à vous soutenir mutuellement pendant les périodes prospères. Ainsi, lorsqu’une crise économique ou une pandémie surviendra, vous n’aurez pas à réinventer la roue pour collaborer.»
Martin Hébert
Il évoque l’exemple d’un marteau prêté à une personne voisine : un geste qui génère vingt-neuf dollars d’économie mondiale, tissant un lien et esquissant un réseau de solidarité. «Apprenez à vous soutenir mutuellement pendant les périodes prospères», dit-il. «Ainsi, lorsqu’une crise économique ou une pandémie surviendra, vous n’aurez pas à réinventer la roue pour collaborer.» C’est cette résilience communautaire, tissée dans l’ordinaire, que le pontife appelle de ses vœux. Il demande en effet que la compassion se traduise en «gestes concrets de paix, d’empathie et de fraternité».
Toutefois, le chercheur met en garde contre une tendance québécoise à institutionnaliser rapidement la solidarité en la déléguant à une structure ou à un programme. «L’idée, c’est d’avoir des liens sociaux et de l’entraide locale. Ne commencez pas à déléguer ça à votre gouvernement.»
Sa conclusion est humble et radicale : face à une personne dans la rue, il ne s’agit pas de tout régler. Il s’agit de «signaler qu’on la reconnaît comme être humain». De dire bonjour. De demander son prénom. Ce geste minuscule, répété à l’échelle d’une société, peut constituer la seule réponse à la crise de l’indifférence organisée.
Martin Hébert, professeur d’anthropologie à l’Université Laval, étudie le développement, la justice sociale et les mouvements sociaux en Amérique latine et au Québec.
















































