J’ai d’abord connu Thélyson Orélien par un article paru dans La Presse du 20 juillet 2025. L’homme se présentait comme un écrivain et chroniqueur indépendant et signait une lettre d’amour au Québec. Originaire d’Haïti, il disait merci au Québec de l’avoir accueilli. «Merci pour les débats linguistiques, les fêtes de village, les voisins qui t’aident à pelleter, écrivait-il. Merci pour la liberté. La vraie. Celle d’exister, d’espérer.»
Le texte était une bouffée d’air frais. Orélien ne faisait pas dans la complaisance. Oui, disait-il, il avait parfois eu affaire avec des racistes. «Mais c’est rare, précisait-il. La majorité s’en fout d’où je viens, tant que je fais ma part, que je chiale contre la météo avec eux.» Le Québec, insistait-il, lui avait redonné sa dignité d’homme. «Si un jour, concluait-il, on me demande si je suis québécois… Ben oui, câlisse.»
Des chiffres et des gens
En mars dernier, Orélien, qui se présente comme un écrivain québécois d’origine haïtienne, publiait C’était ça ou mourir (Boréal, 2026, 272 pages), son premier roman. Il raconte, à la première personne, l’histoire de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie dans un lycée public haïtien, forcé de quitter son pays, quand les gangs incendient son quartier.

Dorléon était un homme ; il devient, du jour au lendemain, un migrant, qui n’a pour tout bagage que son diplôme d’État, un caleçon de rechange, une photo de sa mère morte, un livre de poèmes de René Depestre et un carnet dans lequel il écrit de la poésie. «Alors oui, dit-il, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres.»
Ceux qu’on appelle les migrants sont, pour nous, une masse, des statistiques, un problème. On en entend parler, on sait que ce n’est pas drôle, mais on arrive mal à les imaginer un par un, avec leur histoire, leur conscience, leur pleine humanité. C’est cela, justement, que nous offre C’était ça ou mourir : une immersion concrète dans l’expérience des migrants, nos semblables, nos frères, nos sœurs, nos enfants, en quête, comme nous, d’un lieu pour pouvoir espérer en sécurité.
«On parle souvent des migrants comme de chiffres, de vagues, de crises, constate le narrateur du roman. On dit : “Il y en a trop.” “Ça coûte cher.” “Ce n’est pas le bon moment.” Mais jamais on ne dit : “Ce sont des gens. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des noms. Des voix. Des regards. Des vies.” Et moi, je veux dire à ceux qui me lisent : ne vous méfiez pas trop vite de ceux qui, comme moi, arrivent essoufflés. Ils ont simplement couru plus longtemps que vous.» Le regretté pape François aurait aimé ce roman.
Raconter la migration
Dorléon passe d’abord en République dominicaine pour sauver sa peau. Il s’y frappe au violent racisme anti-haïtien qui y règne. «Les Noirs dominicains oublient qu’ils sont noirs et te regardent comme un chien galeux», constate-t-il. Paradis des touristes, le pays est l’enfer des travailleurs haïtiens sans-papiers «qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière».
C’est cela, justement, que nous offre C’était ça ou mourir : une immersion concrète dans l’expérience des migrants, nos semblables, nos frères, nos sœurs, nos enfants, en quête, comme nous, d’un lieu pour pouvoir espérer en sécurité.
Dorléon tentera donc sa chance au Brésil, avec de faux papiers, sans plus de succès. Sans statut, sans argent — il doit même vendre, littéralement, ses bas —, il n’est plus rien, sinon, dans sa tête, un «homme debout». C’est ça, dit-il, «le vrai voyage d’un migrant : ce n’est pas le trajet, c’est le retranchement, la dépossession, la lente érosion de soi».
Le dernier espoir, croit-il alors, se trouve au nord. Il entreprend donc la grande migration vers les États-Unis. Ce n’est pas du tourisme ; c’est une course contre la mort. Il traverse notamment, à pied, en bus ou sur un radeau de fortune, le Pérou, l’Équateur, l’infernal Darién, infesté par des bandes criminelles et où les migrants trouvent souvent la mort, le Costa Rica, le Honduras, le Guatemala et le Mexique.
La peur de la mort taraude sans cesse les esprits, mais celle de disparaître sans laisser de traces, en silence, ajoute au tourment. «C’est ça qu’on oublie souvent quand on parle de nous — les migrants, les réfugiés, les déplacés, explique Dorléon. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous.»
Quand il frappe enfin à la porte des États-Unis — il faut, pour ce faire, obligatoirement passer par une application web —, Dorléon comprend assez vite que l’avenir n’est pas là. Un agent des frontières, portant une casquette MAGA, lui lâche que le pays n’a pas besoin de plus d’Haïtiens. «J’avais envie de lui dire la vérité, raconte Dorléon : “Nous non plus, on ne voulait pas venir ici. Nous non plus, on ne veut pas de la violence qui traverse les frontières comme un colis express, de chez vous à chez nous. Si je suis là, ce n’est pas par caprice, ni par goût de l’exil, ni pour envahir qui que ce soit. C’est parce que chez moi on a ouvert des containers comme on ouvre une plaie et qu’on y a trouvé des armes fabriquées chez vous, des munitions venant des États-Unis. Et ces morceaux de métal, tombés entre les mains de gamins sans école, sans travail et sans horizon, ont fait de ma rue un piège, de ma maison une cible […].”» Les responsabilités, dans cette histoire, ne sont pas toujours celles qu’on veut nous faire croire. Les marchands de canons ont peut-être des papiers, mais ils n’ont pas d’âme.
Québécois de l’espoir
«Je ne suis pas un Québécois pure laine … , mais un Québécois d’occasion, un Québécois de l’espoir, un Québécois par la sueur et la patience.»
Dorléon, le personnage de
Thélyson Orélien
Le chemin Roxham, qui aboutit au Québec, devient le nom de l’espoir ultime, de ce pays où, même quand tu es un migrant, «on te salue avec les yeux avant de te juger avec des formulaires». Dorléon entrera par là, sans illusion. Oui, l’attente avant d’être accueilli est longue ; non, le Canada n’est pas le paradis, «c’est un pays avec ses règles, ses lenteurs, ses contradictions, mais aussi ses chances». C’est ici que le professeur, devenu malgré lui un «migrant universel», trouvera «le droit de respirer sans avoir peur».
Dorléon, comme son créateur Orélien, salue les Québécois qui l’ont aidé à redevenir «un homme avec un nom, une histoire, une douleur et un rire». «Je ne suis pas, dit-il dans une magnifique formule, un Québécois pure laine — cette expression me fait toujours rire, comme si les gens d’ici avaient grandi parmi les moutons —, mais un Québécois d’occasion, un Québécois de l’espoir, un Québécois par la sueur et la patience.»
C’était ça ou mourir raconte avec rythme, douleur et douceur le drame de l’exil forcé et redonne leur humanité à ces déracinés qui dérangent notre quiétude. Ce n’est pas un roman autobiographique. Orélien a plutôt rejoint sa grand-mère, déjà installée ici, après le tremblement de terre de 2010 en Haïti. Des récits que lui ont confiés des migrants ont servi de sources à son roman.
Québécois de l’espoir, dit-il, en parlant de ceux qui revivent ici et de lui. Puissions-nous tous en être.















































