Jordan B. Peterson possède une force rare : celle de convaincre un large public que les récits bibliques demeurent intellectuellement et existentiellement féconds. Avec Nous qui luttons avec Dieu : Considérations sur le divin (2024), il poursuit une entreprise déjà bien connue : relire la Bible non comme un simple recueil de doctrines, ni comme une archive religieuse du passé, mais comme une réserve de récits capables d’éclairer la vie humaine concrète. Chez lui, la honte, le ressentiment, la responsabilité, le sacrifice, la liberté et la quête de sens ne sont jamais loin.
La Bible, miroir de la civilisation
Il serait insuffisant de présenter le livre de Peterson comme une simple lecture jungienne ou psychologique des récits bibliques. L’auteur ne lit pas la Bible depuis un lieu neutre. Sa notoriété publique s’est construite, en grande partie, à partir de son opposition au projet de loi canadien C-16, qui ajoutait l’identité et l’expression de genre aux motifs protégés par la Loi canadienne sur les droits de la personne et certaines dispositions du Code criminel. Peterson y a vu une menace pour la liberté d’expression, notamment autour de l’usage des pronoms de genre. Le débat l’a installé durablement dans les guerres culturelles contemporaines.
Cette posture ne constitue pas un simple arrière-plan biographique. Elle traverse son œuvre. En 2022, Peterson a annoncé avoir quitté son poste de professeur titulaire à l’Université de Toronto, en dénonçant notamment ce qu’il percevait comme l’emprise croissante des politiques de diversité, d’équité et d’inclusion sur la vie universitaire. Qu’on partage ou non son diagnostic, il faut reconnaître que Peterson se comprend lui-même comme un intellectuel engagé dans une lutte contre certaines formes du progressisme contemporain.
C’est pourquoi Nous qui luttons avec Dieu doit être lu à deux niveaux. D’un côté, le livre propose une méditation ambitieuse sur les récits de la Genèse, de l’Exode et de Jonas. De l’autre, il constitue une intervention dans le débat sur l’état moral de l’Occident. Peterson ne commente pas seulement Adam, Ève, Caïn, Abel, Noé, Abraham ou Moïse ; il s’en sert pour penser la crise de l’autorité, la fragilisation de la responsabilité individuelle, la perte du sacré, les tensions autour du genre, la critique du relativisme et la dissolution des repères moraux.
L’ordre contre le chaos
Le premier grand axe du livre reprend le couple central de sa pensée : ordre et chaos. Le récit de la création devient moins un discours sur l’origine du monde qu’une méditation sur les conditions d’un monde habitable. Créer, c’est distinguer, nommer, hiérarchiser, donner forme. L’être humain, créé à l’image de Dieu, participe lui aussi à cette tâche : il doit orienter son attention, discipliner ses désirs, structurer son action. Cette lecture est forte. Elle rappelle que vivre ne consiste pas seulement à exister, mais à ordonner le réel pour ne pas être englouti par lui.
C’est pourtant ici que l’arrière-plan idéologique de Peterson apparaît le plus nettement. L’ordre n’est pas seulement, chez lui, une catégorie symbolique ; il devient une valeur culturelle et presque politique. Peterson oppose constamment l’ordre fécond au chaos dissolvant, la responsabilité à la victimisation, la compétence à l’égalitarisme idéologique, la hiérarchie nécessaire aux utopies de nivellement. La Bible devient ainsi le grand récit d’une civilisation qui doit retrouver ses structures profondes contre les forces contemporaines de désorientation.
Peterson se sert des récits bibliques pour penser la crise de l’autorité, la fragilisation de la responsabilité individuelle, la perte du sacré, les tensions autour du genre, la critique du relativisme et la dissolution des repères moraux.
Le genre en question
Sa lecture d’Adam et Ève est révélatrice. Peterson y voit le drame d’une liberté qui refuse la limite, cède à la rationalisation intérieure et découvre la honte. Le serpent devient la voix de l’autojustification ; la chute, l’expérience d’un sujet qui prétend définir seul le bien et le mal.
L’interprétation touche juste lorsqu’elle rappelle la profondeur morale du récit. Mais elle soulève aussi des questions lorsqu’elle aborde le rapport entre l’homme et la femme. Peterson tend à lire la différence sexuelle dans une grammaire de la complémentarité, de la tension entre ordre et désir, stabilité et vulnérabilité. Cette lecture peut éclairer certains aspects du texte biblique, mais elle rejoint aussi ses prises de position publiques contre les théories contemporaines du genre et certaines formes de féminisme. Le risque est alors de présenter comme structure anthropologique fondamentale ce qui relève aussi d’une vision conservatrice de la culture.
Le chapitre sur Abraham, notamment lorsqu’il touche à la sexualité, confirme cette tension. Peterson a raison de rappeler que la sexualité engage le corps, la parole donnée, la filiation, la confiance et la durée. Mais son propos s’inscrit souvent dans une critique plus large de la modernité sexuelle, perçue comme désordre, irresponsabilité ou perte de forme. La Bible sert alors moins à ouvrir une pluralité d’interprétations qu’à confirmer une thèse déjà présente : la culture contemporaine aurait oublié les conditions morales de sa propre stabilité.
Le travail comme sacrifice
Le chapitre consacré à Caïn et Abel est sans doute l’un des plus puissants. Peterson y interprète le sacrifice comme renoncement à l’immédiat en vue d’un bien futur. Sacrifier, c’est accepter le temps, différer la gratification, consentir à une perte présente pour rendre l’avenir possible. Le meurtre d’Abel devient l’expression tragique d’un ressentiment incapable d’assumer l’échec et la limite.
L’intuition est profonde. Mais elle n’est pas sans ambiguïté. La notion de sacrifice glisse parfois vers une éthique moderne de la réussite différée : travailler sur soi, se discipliner, devenir compétent, renoncer maintenant pour réussir demain. Il ne s’agit pas d’une thèse explicitement capitaliste chez Peterson, mais sa lecture peut donner l’impression que le sacrifice biblique se trouve rapproché d’une morale de l’efficacité, de l’investissement personnel et de la performance existentielle. Le sacrifice d’Abel devient alors presque le modèle d’une subjectivité productive, capable de transformer la perte en réussite.
Peterson inscrit la Bible dans ses propres batailles. La force du livre est là, et sa fragilité aussi.
Avec Babel, le déplacement idéologique devient encore plus visible. Peterson ne parle jamais seulement d’une tour antique. Il parle aussi, en filigrane, de l’université contemporaine, du constructivisme social, des politiques identitaires, du langage, du genre et de ce qu’il voit comme la crise spirituelle de l’Occident libéral. Son livre revient constamment à ses thèmes privilégiés : critique du relativisme, défense des structures morales, inquiétude devant les mutations contemporaines du genre et de la culture.
Il faut donc prendre Peterson au sérieux sans le recevoir naïvement. Son livre rappelle avec vigueur que l’être humain ne vit pas seulement de confort, de procédures ou d’efficacité. Il vit de récits, de symboles, d’exigences et d’horizons de sens. Mais Peterson ne se contente pas d’ouvrir la Bible au monde contemporain : il l’inscrit dans ses propres batailles. La force du livre est là, et sa fragilité aussi. Nous qui luttons avec Dieu est une lecture stimulante des récits bibliques, mais aussi une Bible lue depuis les tranchées des guerres culturelles. C’est ce qui la rend actuelle, puissante, et profondément discutable.
















































