«Vous êtes les saints de France!» Le pape Léon XIV n’a pas résisté à l’enthousiasme des 80 000 jeunes qui ont fait vibrer le Stade de France au début de sa visite apostolique en France et au siège de l’UNESCO.
Le pape est venu en pasteur plutôt qu’en chef d’État «pour s’adresser aux chrétiens, à la société française et aux instances internationales pour porter un message de vie et d’espérance.» [1] Il a souhaité renforcer les racines millénaires du christianisme en Europe, nourrir le regain de ferveur en France et livrer des enseignements sociaux de l’Église sous la devise «Pour que le monde ait la vie!».
Un catholicisme minoritaire, mais enthousiaste
Léon XIV s’est imposé en leader confiant et encourageant. Ses propos sont en continuité avec ses prédécesseurs et invitent à la générosité de l’écoute et du dialogue. À tous égards, le pape a rejoint son audience y compris le président Macron qui a jugé opportun de réaménager son programme afin de poursuivre son entretien avec lui à Metz en fin de visite. On peut dire que le président a fait preuve d’une «saine laïcité». Plus tôt, le pape avait admiré la renaissance de Notre-Dame de Paris «preuve qu’une collaboration est possible entre l’Église, l’État, les institutions publiques et la société civile»[2] , mais avait insisté que sa visite de la cathédrale ait purement un caractère religieux.
C’était la troisième visite pontificale officielle en France en trente ans après celle du pape Benoît XVI en 2008 et de Jean-Paul II à la Journée mondiale de la jeunesse en 1997. Comment se manifesteront les fruits du passage du pape Léon? Nous le verrons dans la durée et auprès de diverses communautés, y compris au Québec qui partage certains aspects de la situation en France. Il est clair que le contexte sociétal français ainsi que la place qu’y occupent les catholiques sont tout autre aujourd’hui. On ne recense pas la religion des citoyens, mais selon les enquêtes INSEE-INED, parmi les 18-49 ans, 43 % se déclaraient catholiques en 2008-2009. En 2020, ils n’étaient plus que 25 %. Dans le même temps, la proportion des personnes sans religion passait de 45 % à 53 %.[3]
La communauté catholique est très diversifiée, allant de traditionalistes intégristes à cathos écolos, mais chaque tendance semble avoir perçu ce qu’elle cherchait dans les paroles fermes – mais jamais fermées – du pape.
Toutefois, en 2026, beaucoup de jeunes catholiques considèrent qu’ils appartiennent à la contre-culture, à l’instar de la truite qui remonte à contre-courant vers la source pour se nourrir. Ils assument leur identité et cherchent à l’approfondir. Je crois qu’à la différence des visites précédentes quand on était venu voir le pape polonais et entendre un grand théologien, des milliers se sont déplacés cette fois-ci pour témoigner ouvertement de leur appartenance à une grande communauté de croyants rassemblés autour d’une voix qui fait autorité morale dans un monde qui en a sérieusement besoin. Cette communauté faut-il le rappeler est très diversifiée, allant de traditionalistes intégristes à cathos écolos, mais chaque tendance semble avoir perçu ce qu’elle cherchait dans les paroles fermes – mais jamais fermées – du pape.
Le pape a reconnu que la joie, l’enthousiasme et l’espérance des jeunes qui l’ont accueilli à la veillée de prière du 25 septembre l’ont grandement impressionné. Il a noté leur quête spirituelle et a rappelé que l’Église veut les accompagner en affirmant la valeur de la vie. Son autre moment fort fut à Lourdes, qu’il a décrit comme un lieu de «miracles» où tant de gens qui vivent dans la souffrance recouvrent leur dignité humaine.[4]
«Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral.»
Quels ont été les messages abordés par le pape? Leon XIV a directement confronté les profondes inégalités et l’anxiété croissante qui caractérisent notre époque marquée par un sentiment d’impuissance face à diverses crises causées par les conflits armés, le climat, l’intelligence artificielle et la perte de sens. Pour plusieurs, il ne semble plus y avoir de valeurs communes sûres qui ordonnent la société et placent le bien commun au-dessus des considérations techno-économiques. C’est cette carence que le pape a voulu combler en recentrant l’engagement citoyen et religieux sur le prochain et la famille et en rappelant la contribution séculaire de l’éducation catholique à la société.
«Pour que le monde ait la vie» porte essentiellement sur le respect et la dignité inaliénable de l’être humain, le dialogue, le rejet de la force et de la violence, surtout au nom de Dieu. Dès sa première prise de parole, le pape «réaffirme ‘avec force que la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain’ (Discours au corps diplomatique, 9 janvier 2026)». De façon concrète, il est revenu plusieurs fois sur l’opposition de l’Église à l’aide à mourir, y compris en présence du président Macron qui venait d’en promulguer la loi. C’est à Lourdes que le pape a proclamé : «Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral.»
On a demandé à Léon XIV s’il considérait avoir franchi une ligne rouge séparant le religieux du politique en critiquant l’adoption de lois contraires au droit à la vie. Non, a-t-il expliqué, le pape n’a fait que proclamer les principes de l’évangile. Le principe de la laïcité, celle de l’État et non de la société, régit le rapport entre les domaines de la politique et du religieux.
«Que beaucoup soient étrangers à la question de Dieu est, en effet, un problème ; mais que beaucoup soient étrangers à la question de l’homme l’est tout autant.»
Léon XIV
Jean-Paul II l’a expliqué ainsi aux évêques français en 2005 : «L’État n’intervient pas dans la vie interne de l’Église et réciproquement l’Église n’intervient pas habituellement dans le fonctionnement de l’État et des pouvoirs publics, sauf quand le respect de principes fondateurs de notre vie sociale est en jeu. Cette autonomie ne signifie pas ignorance mutuelle : mais dialogue.»
Sur les enjeux moraux et de liberté de conscience, où que ce soit, l’Église considère de son devoir de participer au débat public et c’est ce qu’a fait le pape Léon à l’Élysée. La définition de la laïcité du président Macron offerte dans son allocution de bienvenue est complémentaire :
«Et lorsque la République décida, il y a un peu plus de 120 ans, de la séparation entre l’Église et l’État, elle donna forme à une laïcité française qui n’est nullement la négation de la religion. La République se fait un devoir de permettre à chacune et à chacun en conscience de penser et d’exprimer son point de vue dans toutes les sphères de son existence, de croire ou de ne pas croire, dans l’intimité comme dans la sphère publique, à condition d’en respecter les lois.»[5]
Cette définition peut s’appliquer au contexte québécois où nous sommes parfois confrontés à des prises de positions politiques qui relèvent plus d’une idéologie de laïcisme que du devoir de neutralité de l’État dans la protection des droits et libertés des citoyens.

Un succès
L’enseignement principal du pape est toujours de centrer nos préoccupations sur la protection de la personne humaine qui fait d’ailleurs partie du titre de sa première encyclique Magnifique humanité, située à «l’ère de l’intelligence artificielle». Que ce soit à Metz, ville de réconciliation au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ou à l’UNESCO, le pape énonce des vérités difficiles dans un monde en prise à la loi du plus fort. Il dénonce le réarmement, la force au détriment du pardon et tout ce qui instrumentalise l’humain au profit des plus puissants. Il valorise l’éducation, la création, la culture, tout ce qui est propre à la nature humaine. La réponse faite à une jeune à la veillée de prière pose le défi et suggère le remède la sortie de la logique utilitaire :
«Que beaucoup soient étrangers à la question de Dieu est, en effet, un problème ; mais que beaucoup soient étrangers à la question de l’homme l’est tout autant. Combien de personnes, malheureusement, se désintéressent de leur prochain, menant une vie égoïste, ou bien méprisent les pauvres en gaspillant leurs biens dans des choses futiles. Combien rejettent les personnes simples ou malades, pensant que chacun ne vaut que par ce qu’il produit.»[6]
Cette visite a été un grand succès d’organisation pour l’Église. Comme coordonnatrice de l’organisation de la JMJ 2002 à Toronto, je peux mesurer l’ampleur des défis, de coordination avec diverses institutions et des moyens déployés pour assurer le succès de plusieurs grands événements autour du pape. Le nombre de bénévoles et surtout leur enthousiasme contagieux témoignent de la vitalité des associations catholiques et de leur collaboration avec les milieux associatifs. Comme à Toronto, on s’est émerveillé de constater que des foules aient pu massivement occuper l’espace public dans la bonne humeur et sans heurts. Le contraste avec les manifestations violentes quelques jours plus tard a été d’autant plus frappant.
Avec le recul, il m’apparaît que le véritable message de cette visite fut porté par les jeunes français prêts à s’engager. Ils savent à quoi s’attendre et sont prêts à tirer le meilleur de leur patrimoine millénaire pour préparer un avenir où tous ont leur place.
Anne Leahy, ancienne ambassadrice du Canada auprès du Saint-Siège et actuellement membre du Dicastère pour le service du développement humain intégral.
Références:
1 https://www.pape-france.fr/le-voyage/
↩
2 https://fr.aleteia.org/2026/09/30/leon-xiv-compare-sa-visite-en-france-a-une-renaissance/
↩
3 https://religactu.fr/combien-de-catholiques-y-a-t-il-en-france/
↩
4 https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2026-09/leon-xiv-vol-conference-de-presse.html
↩
5 https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/09/25/voyage-apostolique-du-pape-leon-xiv-en-france
↩
6 https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/speeches/2026/september/documents/20260925-francia-veglia-giovani.html
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