Dans un monde où les algorithmes influencent la justice, la santé et les décisions politiques, la Bible offre une perspective essentielle sur les limites du savoir et l’importance du discernement. L’intelligence artificielle (IA) peut-elle vraiment remplacer la sagesse biblique, ou n’est-elle qu’une illusion de toute-puissance, une nouvelle tour de Babel?
Aux États-Unis, des logiciels comme COMPAS analysent les risques de récidive des accusés et influencent les décisions de libération conditionnelle. Mais plusieurs études ont montré que ces algorithmes reproduisent des biais raciaux et sociaux présents dans les données d’entraînement [1]. Avec le développement des IA conversationnelles et des algorithmes de surveillance, certains parlent d’une société où tout serait prévisible et contrôlable. Des entreprises comme Google et OpenAI développent des systèmes capables d’anticiper nos comportements, voire de « lire nos pensées » grâce aux neurosciences et à l’IA. À l’ère des machines intelligentes, la parole de Dieu demeure-t-elle une boussole pour guider l’humain face aux défis éthiques du numérique?
L’IA et la quête de la sagesse : une rivalité avec la tradition biblique?
La Bible ne définit pas la sagesse comme une simple accumulation de savoirs, mais comme une capacité de discernement ancrée dans la relation à Dieu et à autrui. « La crainte du Seigneur est le commencement de la Sagesse » (Proverbes 9,10) [2], affirme le roi Salomon, insistant sur le fait que la sagesse dépasse la seule maîtrise intellectuelle.
Or, l’intelligence artificielle repose sur un principe opposé : elle s’appuie sur la puissance de calcul et l’analyse massive de données pour établir des prédictions et des modèles décisionnels. Dans cette perspective, la sagesse ne résulte plus d’une quête intérieure et relationnelle, mais d’une optimisation algorithmique. Pourtant, cette illusion d’omniscience se heurte à l’humilité du Qohélet : « J’ai eu à cœur de connaître la sagesse et de connaître la folie et la sottise ; j’ai connu que cela aussi, c’est poursuite du vent » (Qohélet 1,17). Qohélet reconnaît que la sagesse humaine est limitée et qu’elle ne saurait prétendre épuiser le mystère du réel.
Dans notre société où l’IA est de plus en plus perçue comme une solution universelle — de la médecine aux finances, de la justice aux relations humaines —, ne risquons-nous pas d’oublier cette leçon? L’idée selon laquelle un algorithme peut produire de la sagesse réelle est peut-être une nouvelle forme de tour de Babel, où l’humanité cherche à s’élever en défiant les limites de sa propre condition.
L’IA et l’Imago Dei : une atteinte à la spécificité humaine?
L’un des défis théologiques majeurs posés par l’intelligence artificielle concerne la notion biblique d’Imago Dei, selon laquelle l’homme est créé à l’image de Dieu (Genèse 1,26-27). Cette image implique non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité de relation, la liberté et la responsabilité morale.
Or, si l’IA parvient à imiter certaines formes de raisonnement humain — et même à produire des œuvres d’art, des discours, des décisions —, ne remet-elle pas en cause cette spécificité de l’humain? L’histoire biblique du veau d’or (Exode 32) offre ici une analogie saisissante : Israël façonne une idole à son image, croyant ainsi obtenir un guide plus tangible et plus efficace. L’IA ne risque-t-elle pas d’être notre nouvelle « idole d’intelligence », vers laquelle nous nous tournons pour chercher des réponses à toutes nos incertitudes?
Mais la Bible rappelle aussi que l’être humain ne se réduit pas à ses facultés intellectuelles. Jésus lui-même nous enseigne que l’essentiel n’est pas dans la performance, mais dans l’amour et la relation : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force » (Marc 12,30). Si l’IA peut surpasser l’homme en matière de traitement d’informations, elle reste incapable d’aimer, de pardonner, de compatir.
Discernement éthique et algorithmes : la Bible comme boussole?
Les algorithmes influencent aujourd’hui des décisions dans des domaines aussi sensibles que la justice, la santé ou l’embauche. Mais peut-on réellement confier ces choix à une machine? L’épisode de la femme adultère dans l’Évangile de Jean offre une clé de lecture intéressante : face à une situation où la loi semble exiger une condamnation automatique, Jésus refuse de se laisser enfermer dans une logique purement normative et répond par une parole qui ouvre à la miséricorde : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean 8,7).
Cet événement souligne un aspect fondamental de la sagesse biblique : elle ne repose pas sur une application rigide des règles, mais sur un discernement adapté à chaque personne et chaque situation. L’IA, quant à elle, fonctionne par catégorisation et prédiction statistique. Elle ne perçoit pas l’individu en tant que tel, mais en tant que somme de données. Peut-elle, dans ces conditions, incarner une sagesse juste et humaine?
Le prophète Michée résume l’exigence éthique biblique en une phrase : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien et ce que le Seigneur exige de toi. Rien d’autre que le respect du droit, l’amour de la fidélité, la vigilance dans ta marche avec Dieu » (Michée 6,8). Des vertus qui échappent encore largement aux machines.
Quelle place pour l’humain et pour Dieu dans l’ère numérique?
L’intelligence artificielle représente sans aucun doute une avancée technologique majeure, mais elle ne peut être une fin en soi. Si elle peut assister l’humain, elle ne saurait le remplacer dans sa capacité à juger, à discerner et à aimer. Job, après avoir questionné Dieu sur les mystères de l’univers, reçoit cette réponse : « Où est-ce que tu étais quand je fondai la terre? Dis-le-moi puisque tu es si savant » (Job 38,4). Cette parole nous rappelle que, malgré toutes nos avancées, une part du réel nous échappera toujours.
La Bible ne rejette pas la connaissance, mais elle rappelle qu’elle doit être mise au service du bien et de la justice. À nous, aujourd’hui, de veiller à ce que l’IA ne devienne pas un instrument de domination ou de déshumanisation, mais un outil qui puisse contribuer à une société plus juste et plus respectueuse de la dignité humaine.
Références
[1] La Presse, « Ces biais qui contaminent les intelligences artificielles », 7 mars 2024.
[2] Tous les versets cités sont de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
















































