Rejetés de leur foyer, marginalisés dans la rue, les jeunes LGBT forment aujourd’hui une part disproportionnée des sans-abri. Comment les Églises peuvent-elles répondre à ce cri silencieux?
En relisant les exclusions prônées par Paul dans le Nouveau Testament, dans leurs contextes historiques et en les mettant en dialogue avec l’hospitalité de Jésus, cette chronique propose une réflexion théologique sur l’accueil, la sainteté et la fidélité à l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui.
Au Canada, les jeunes LGBT forment une part démesurée des jeunes sans-abri : alors qu’ils ne constituent que 5 à 10 % de la population générale, ils représenteraient entre 30 et 40 % des jeunes vivant dans la rue [1]. Souvent expulsés de leur foyer en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, ils se retrouvent sans ressources ni réseau de soutien. Certains, isolés et précarisés, se tournent vers le travail du sexe pour survivre.
Cette réalité, bien qu’actuelle, résonne étrangement avec certaines logiques d’exclusion présentes dès les débuts du christianisme.
Dans sa première lettre aux Corinthiens, Paul exhorte les fidèles à retirer de la communauté ceux qu’il juge impurs : « Ôtez le méchant du milieu de vous » (1 Co 5, 13). Il s’agit d’une consigne claire, destinée à préserver la pureté spirituelle de l’Église. Paul y condamne notamment l’inceste, la débauche, la prostitution et des comportements que certaines traductions modernes associent à l’homosexualité. Mais pourquoi une telle sévérité? Pour comprendre, il faut replacer ces propos dans leur contexte historique, social et théologique.
Sexualité et morale dans la Corinthe du premier siècle
Corinthe, cité florissante de l’Empire romain, était connue pour son cosmopolitisme et pour une certaine permissivité sexuelle, souvent liée aux pratiques cultuelles et à la prostitution. Pour les hommes, avoir recours à des esclaves sexuels ou à des prostituées ne posait aucun problème moral ou légal, pourvu que certaines limites soient respectées : ne pas toucher à une femme mariée ou à un garçon libre, par exemple. Comme l’écrit Plaute, auteur comique latin [2], « À condition que tu ne touches pas à une femme mariée, ni à une vierge, ni à un jeune homme de naissance libre, aime qui tu veux [3]. »
Dans ce contexte, la petite communauté chrétienne de Corinthe cherche à se démarquer en promouvant une éthique sexuelle stricte, enracinée dans la tradition hébraïque. La sexualité n’est plus considérée comme un simple droit du citoyen masculin, mais comme un lieu de sanctification ou de perdition. D’où la rigueur de Paul.
L’influence de la Torah et du stoïcisme
Paul, formé dans le judaïsme pharisien, porte en lui l’exigence de pureté rituelle et morale. Pour lui, la communauté chrétienne est le Temple nouveau, et tout comportement jugé impur en menace la sainteté. Son discours s’inscrit également dans une culture plus large, marquée par l’ascétisme et la suspicion à l’égard du désir sexuel.
Le stoïcisme, courant philosophique très influent au Ier siècle, prônait la maîtrise des passions et une sexualité strictement ordonnée à la raison. Sénèque, contemporain de Paul, écrivait que même l’amour conjugal devait rester mesuré, sous peine de devenir une passion irrationnelle. Cette convergence de vues entre Paul et les stoïciens s’exprime dans leur rejet commun de la luxure et leur valorisation de la tempérance.
Mais Paul va plus loin : là où le stoïcien recherche l’harmonie de l’âme, Paul vise la sainteté communautaire en vue du salut. Il ne s’agit pas seulement de morale, mais d’eschatologie. En se préparant aux fins des temps, l’Église est appelée à être pure pour accueillir le Royaume.
Exclure pour préserver la sainteté?
La radicalité de Paul heurte nos sensibilités contemporaines. Faut-il pour autant réécrire ou censurer ses lettres? Non, mais les lire dans leur contexte. Lorsque Paul parle des « arsenokoitai » (1 Co 6,9), un terme grec parfois maladroitement traduit par « homosexuels », il désigne sans doute des pratiques spécifiques de domination sexuelle, comme la pédérastie ou l’exploitation d’esclaves, et non l’homosexualité comme orientation affective entre adultes consentants — une distinction que le monde antique n’opérait pas clairement.
Lire Paul aujourd’hui, c’est reconnaître la distance culturelle qui nous sépare de ses mots. Mais c’est aussi refuser d’ériger ses exclusions en règles éternelles, surtout lorsqu’elles servent à justifier le rejet de personnes vulnérables.
L’hospitalité du Christ comme boussole
Face aux exclusions prônées par Paul dans certaines situations, les évangiles présentent un Christ qui fait exactement l’inverse : il mange avec les pécheurs, touche les lépreux, parle aux femmes, accueille les enfants. Jésus déplace les frontières de la pureté. Il ne gomme pas les exigences morales, mais il les intègre dans une logique de miséricorde.
Dans cette perspective, les communautés chrétiennes d’aujourd’hui sont appelées à relire Paul à la lumière de Jésus. Non pour opposer les deux figures, mais pour les faire dialoguer. L’exclusion peut être un réflexe de protection. L’inclusion, elle, est un choix évangélique.
Pour un engagement pastoral renouvelé
L’Église ne peut tout accueillir sans prudence, mais elle ne saurait se taire lorsque des enfants de Dieu sont rejetés, blessés, oubliés. Les jeunes LGBT jetés à la rue ne demandent pas qu’on valide leur vie, mais qu’on voie en eux ce que Dieu voit : une humanité blessée, digne d’amour, digne d’accueil.
Accueillir ceux que le monde exclut, c’est accueillir le Christ lui-même, transpercé, dépouillé, livré. Ce n’est pas renoncer à la vérité, mais l’habiter avec tendresse. Ce n’est pas édulcorer l’Évangile, mais en révéler la profondeur crucifiée.
Et peut-être est-ce là — non dans la conformité aux normes, mais dans la miséricorde rendue visible — que se tient aujourd’hui l’appel à la sainteté. L’Église ne sauvera pas son âme en érigeant des frontières là où le Christ a ouvert des chemins. Elle ne retrouvera pas son souffle en durcissant les cœurs, mais en les brisant pour que s’y engouffre l’Esprit. Car les jeunes que la société exile, les corps que le rejet défigure, les âmes que la honte exile — ce sont eux les pauvres du Royaume, les visages du Crucifié d’aujourd’hui.
Accueillir leur cri, ce n’est pas céder à la mode du monde : c’est répondre à l’appel de l’Évangile dans sa nudité la plus radicale. C’est croire qu’au soir du monde, nous serons jugés non sur nos certitudes, mais sur notre capacité à avoir vu Dieu là où il avait faim, soif, froid et peur.
Que l’Église se lève, non comme forteresse de pureté, mais comme tente d’hospitalité. Qu’elle redevienne signe d’une sainteté qui ne s’isole pas, mais s’abaisse, s’ouvre, se donne. Car c’est là — et seulement là — que le Christ ressuscité continue de marcher parmi nous.
Références
[1] Un accès difficile aux refuges pour les jeunes itinérants de la communauté LGBTQ+, Radio-Canada, 10 février 2020.
[2] Plaute (Titus Maccius Plautus) est un dramaturge romain du IIIe siècle av. J.-C. (env. 254–184 av. J.-C.), considéré comme l’un des premiers grands auteurs du théâtre latin. Son œuvre, largement inspirée de la comédie grecque dite « nouvelle » (notamment de Ménandre), est caractérisée par son humour burlesque, ses quiproquos, ses intrigues amoureuses et ses critiques sociales. Il a inspiré Molière et Shakespeare.
[3] Plaute, Charançon, 33-38.
















































