Le procès des viols de Mazan, débuté en septembre 2024 à Avignon, expose une réalité sordide : durant une décennie, Gisèle Pélicot a été droguée et livrée à des dizaines d’hommes par son propre mari, Dominique Pélicot. Ce dernier orchestrait ces viols répétés et filmés, recrutant les agresseurs sur Internet, transformant ainsi la violence domestique en un répugnant crime de masse. Avec 51 accusés jugés pour ces actes, cette affaire met en lumière non seulement l’horreur des violences sexuelles, mais aussi l’odieuse complicité sociale qui les entoure.
L’affaire des viols de Mazan révèle plus qu’un crime atroce : elle révèle la complicité silencieuse d’une société qui, par son inertie, tolère tacitement les violences sexuelles. Pendant dix ans, Gisèle Pélicot a été livrée par son propre mari à cinq dizaines d’hommes, droguée, abusée, blessée et infectée, sans qu’aucune institution – police, professionnels de santé, ou même proches – n’intervienne pour la protéger. Ce silence des institutions renforce l’idée que l’objectivation des femmes et la minimisation des violences sexuelles sont profondément ancrées dans une structure sociale qui tolère, voire encourage, l’impunité des agresseurs.
Culture du viol
On parle ici de culture du viol : cet ensemble de croyances, de comportements et d’attitudes qui normalise ces actes et blâme souvent les victimes plutôt que les agresseurs. La culture du viol est alimentée par des stéréotypes de genre et un patriarcat séculaire qui maintient des rapports de pouvoir inégaux, rendant ces violences invisibles aux yeux de nombreux acteurs sociaux. Pourtant, ce concept de culture du viol fait l’objet de critiques : certains dénoncent sa généralisation excessive, affirmant qu’il exagère la tolérance au viol dans des sociétés qui, en majorité, condamnent fermement ces crimes. D’autres pointent du doigt son manque de précision, jugeant qu’il amalgame des attitudes sexistes avec des crimes sexuels, et risque de minimiser la responsabilité individuelle des agresseurs. Enfin, certains craignent que la notion polarise les relations entre les sexes, au détriment d’un dialogue apaisé.
Malgré ces critiques, le procès Pélicot marque un tournant. Gisèle, en brisant le silence, devient une figure emblématique de la lutte contre la banalisation des violences sexuelles. Son témoignage rappelle la gravité de ces crimes et la nécessité pour la société de reconnaître et de dénoncer une réalité trop souvent ignorée. Ce procès n’est pas seulement une quête de justice pour une victime, mais une dénonciation de l’indifférence et de l’inaction qui entourent trop souvent les violences faites aux femmes.
Un écho biblique
Un parallèle frappant peut être fait avec le récit de Juges 19 dans la Bible. Dans ce « texte de terreur », une concubine est offerte par son mari à une foule qui la viole collectivement toute la nuit. Elle est ensuite abandonnée à la mort et dépecée [1]. La similitude entre ces deux récits est glaçante : dans l’un comme dans l’autre, une femme est réduite à un objet, échangée, livrée, et abusée par des hommes qui se considèrent en droit de s’approprier son corps. Ces violences sont, dans les deux cas, tolérées et passées sous silence par les hommes, et dans Juges 19, l’absence totale de Dieu renforce l’impression d’abandon et de détresse.
Où est Dieu?
Cette absence de Dieu dans Juges 19 – pas une seule mention de lui pendant le viol collectif – a longtemps intrigué les théologiens. Certains, comme Philippe Lefebvre dans Comment tuer Jésus?, ont proposé que Dieu est paradoxalement présent dans la chair souffrante de la victime, partageant la douleur de celle qui est abusée. Cette idée suggère que Dieu, bien qu’apparemment silencieux, souffre avec les victimes et se manifeste dans leur souffrance. Ce silence divin nous pousse alors à interroger notre propre responsabilité humaine : où était la société lorsque la concubine de Guibea ou Gisèle Pélicot ont été sacrifiées sur l’autel de la violence sexuelle masculine?
Dans l’affaire de Mazan, la question se pose aussi : où était Dieu pendant les dix ans de violences subies par Gisèle Pélicot? Si l’on prend l’hypothèse de Lefebvre, Dieu était là, silencieux, mais présent dans chaque acte de souffrance, attendant que la vérité éclate. C’est par la parole de la victime, lors du procès, que se manifeste une sorte de justice divine. Gisèle, en dénonçant ces actes, incarne la force de la vérité qui finit par émerger, et dans cette quête de justice, certains pourraient voir la main de Dieu à l’œuvre. Le courage de la victime, sa capacité à résister et à révéler l’injustice, deviennent des moyens par lesquels Dieu se manifeste face à la violence et au mal.
Un autre aspect à considérer est la théodicée, c’est-à-dire la question de la justification de Dieu face au mal. Si Dieu est tout-puissant et infiniment bon, pourquoi permet-il de telles atrocités ? Cette question incontournable nous invite à réfléchir sur la liberté humaine et la responsabilité morale. Les actes de violence sexuelle, qu’il s’agisse du chapitre 19 du Livre des Juges ou de l’affaire de Mazan, sont des manifestations d’un libre arbitre détourné, où des individus choisissent délibérément de commettre l’injustice. En accordant cette liberté, Dieu n’intervient pas directement pour arrêter ces violences, mais cela ne signifie pas qu’il les approuve. La justice humaine, à travers les tribunaux ou la prise de parole des victimes, peut être vue comme une forme de réponse divine différée.
Ainsi, dans ces situations de violences extrêmes, le silence de Dieu nous convie à une interrogation profonde sur notre propre rôle dans la lutte contre le mal. La reconnaissance des victimes, leur dignité enfin restaurée, devient alors le théâtre même de l’action divine, un lieu sacré où l’écho de la justice répare l’honneur bafoué et où la parole rompue s’élève, transcendant le silence cosmique. Car, dans ce combat pour la justice, quand Dieu se tait, c’est nous, mortels, qui devenons les instruments de la providence, porteurs du destin divin sur terre.
Rendez justice au faible et à l’orphelin, faites droit au malheureux et à l’indigent! Sauvez le faible et le pauvre, délivrez-les de la main des méchants. (Psaume 82,3-4)
Écoutez l’entretien de François Doyon sur ce sujet à l’émission Foi et turbulences, le 3 octobre 2024, sur les ondes de Radio VM.
[1] Sur ce récit voir Sébastien Doane, Gang bang et démembrement : quatre lectures de Juges 19, Science et Esprit, 66/2 (2014) 177-188.
















































