Il y a des conférences qui transmettent un savoir et d’autres qui cherchent à éprouver une thèse. «Et si la science révélait Dieu?», deuxième rendez-vous de la série de la Fondation du Grand Séminaire de Montréal (28 février), relevait de ce second registre : non pas opposer foi et sciences, mais examiner si certaines percées scientifiques, loin de refermer la question de Dieu, contribueraient à la rouvrir.
Un médecin, pas un «théologien de métier»
Le conférencier, le Dr Nicholas Newman, ne se présente pas comme théologien, mais comme médecin. Formé au Manitoba, spécialisé en chirurgie orthopédique à l’Université McGill, Dr Newman a pratiqué la médecine à Montréal pendant plusieurs décennies (Hôtel-Dieu puis CHUM), a été enseignant et chercheur.
À partir de cette posture, il avance un diagnostic volontiers polémique : on répéterait trop facilement que «la science rend Dieu obsolète» . Or, selon lui, plus la science progresse, plus elle met au jour des zones de résistance — des «points de butée» — qui invitent à reposer des questions de fond plutôt qu’à les dissoudre dans un réductionnisme matérialiste, c’est-à-dire dans une tentative d’expliquer la complexité du réel uniquement par des éléments mesurables scientifiquement.
Science et naturalisme : une confusion qui fausse le débat
Une ligne directrice de la conférence consiste précisément à dissocier deux plans que l’on confond souvent : la démarche scientifique, d’une part, et le naturalisme philosophique (ou matérialisme), d’autre part.
Newman soutient qu’il ne va pas de soi que la démarche scientifique contredise nécessairement toute transcendance : les sciences décrivent, modélisent, unifient parfois ; elles n’épuisent pas pour autant la question de l’origine, celle de l’intelligibilité du réel, ni — plus pressante — celle de la conscience et de la liberté.
L’idée maîtresse est que les limites rencontrées par l’enquête ne seraient pas des échecs, mais des seuils : des lieux où l’esprit est reconduit vers des interrogations plus radicales.
Un détour civique : démocratie, liberté et nihilisme
Avant d’entrer dans la séquence cosmologique, le conférencier ouvre un détour «civique». Il avance une thèse forte : l’athéisme constituerait aujourd’hui un péril social plus grave que le christianisme, au motif que des notions comme le libre arbitre et l’égalité — réputées d’origine chrétienne — soutiendraient l’édifice démocratique. À l’inverse, un naturalisme strict, ramenant l’humain à des mécanismes causaux, tendrait à dissoudre la liberté en illusion et l’égalité en convention, au risque d’un nihilisme socialement corrosif.
Le propos, ici, frappe par sa netteté, mais appelle d’emblée un correctif : dénoncer le réductionnisme ne suffit pas à établir que la seule alternative cohérente soit théologique. La démocratie, la liberté et l’éthique peuvent aussi reposer sur des fondements séculiers. On comprend néanmoins ce que cherche à produire cette séquence : la conférence ne vise pas seulement une question théorique, mais un diagnostic de civilisation.
Aux frontières de l’explication
Le cœur de l’exposé se déploie ensuite en cinq «moments». Chaque domaine scientifique y est mobilisé moins comme un tribunal chargé de prouver ou de réfuter Dieu que comme un lieu d’étonnement : l’endroit où la connaissance rencontre une forme de limite.
Newman ouvre d’abord sur la cosmologie en convoquant le principe anthropique et l’argument du «réglage fin» : dans les modèles explicatifs de l’univers, certaines constantes paraissent si précisément ajustées que de légères variations rendraient improbable la formation d’étoiles et de planètes stables, et donc l’apparition de la vie. D’où la question, reprise comme un refrain — hasard ou plan? — puis, plus radicalement, l’interrogation leibnizienne sur le fait même qu’«il y ait quelque chose plutôt que rien». L’enjeu n’est pas présenté comme une preuve au sens strict, mais comme une relance métaphysique : l’intelligibilité du réel serait déjà, en elle-même, une énigme.
Le passage à la biologie déplace ensuite l’accent vers la sophistication du vivant. Newman insiste sur la précision des mécanismes de reproduction ; l’ADN est décrit comme un «code», un «langage», et l’orateur suggère qu’un langage renvoie spontanément à un auteur. En contraste, l’hypothèse de la «soupe primitive», du moins sous sa forme vulgarisée, lui paraît trop improbable pour emporter l’adhésion. La conclusion proposée est alors que l’apparition de la vie demeure, selon lui, une question que la science ne parvient pas à refermer, et que cette résistance ouvrirait un espace pour l’hypothèse d’un Créateur.
«Comment un cerveau façonné par l’évolution pour la survie peut-il goûter Bach, faire des mathématiques, se réfléchir lui-même?»
Dr Nicholas Newman
Un détour par les mathématiques permet d’évoquer les théorèmes d’incomplétude de Gödel, qui montrent qu’un système logique suffisamment complexe ne peut pas prouver, à lui seul, qu’il est parfaitement cohérent. Newman s’appuie sur cette idée pour proposer une comparaison : si même les outils mathématiques les plus rigoureux ont une limite et ne peuvent pas se justifier entièrement eux-mêmes, pourquoi l’univers, lui, pourrait-il s’expliquer totalement par lui-même ? Autrement dit, de la même manière qu’un système logique a besoin d’un point d’appui extérieur pour garantir sa cohérence, l’ensemble de la réalité pourrait lui aussi renvoyer à un principe qui le dépasse.
La référence à la mécanique quantique sert également à démontrer le caractère déroutant du réel. Par exemple, en montrant qu’une même entité peut se comporter parfois comme une onde, parfois comme une particule, les théories quantiques font du monde subatomique une énigme pour l’esprit. En mobilisant cet exemple, Newman ne cherche pas tant à trancher des débats d’interprétation qu’à soutenir ceci : une science très mathématisée ne dissipe pas toujours l’étrangeté. Elle la déplace et parfois l’intensifie.
Enfin, le dernier ensemble, le plus décisif pour la portée théologique, porte sur la conscience. Newman souligne une disproportion : comment un cerveau façonné par l’évolution pour la survie peut-il goûter Bach, faire des mathématiques, se réfléchir lui-même? Il ajoute une question de localisation — «où est la conscience dans le cerveau?» — et juge insuffisante une réduction du «moi» à l’activité électrique, surtout lorsqu’il s’agit de conscience morale et de responsabilité. La conclusion devient alors explicitement théologique : la liberté ne se comprendrait pas seulement comme un produit de la nature, mais comme un don de Dieu.
La tentation du «Dieu bouche-trous»
La conclusion de la conférence condense l’architecture entière : plus la science se développe, plus elle met au jour des mystères. Loin de nier Dieu, elle permet plutôt de poser la question d’une intelligence transcendante, préexistant à la matière. L’intention, on la saisit, n’est pas tant de «prouver» Dieu par les sciences que de contester une idéologie implicite : l’idée selon laquelle tout progrès scientifique réduirait le réel à ce qui est calculable.
Malgré l’intention déclarée du conférencier de ne pas fournir des preuves de l’existence de Dieu, plusieurs transitions passent rapidement du «nous ne savons pas» au «nous ne pouvons pas savoir», puis au «donc c’est Dieu».
Reste que cette démarche appelle un discernement critique qui porte moins sur la valeur existentielle du propos que sur certains raccourcis utilisés dans l’argumentation. Malgré l’intention déclarée du conférencier de ne pas fournir des preuves de l’existence de Dieu, plusieurs transitions passent rapidement du «nous ne savons pas» au «nous ne pouvons pas savoir», puis au «donc c’est Dieu». Or, dans le domaine de la philosophie de la connaissance, on est sensible depuis longtemps au fait que l’existence de limites scientifiques n’a – en soi – aucune capacité à «prouver» quoi que ce soit sur le plan métaphysique.
De même, l’argument d’improbabilité (improbabilité de l’apparition de la vie, de la complexité du vivant, de l’existence de la conscience) peut convaincre par sa force intuitive, mais l’intuition ne suffit pas à établir une certitude. Enfin, l’association très tranchée entre naturalisme et nihilisme demanderait, pour être soutenable, une discussion plus nuancée des philosophies contemporaines de la normativité, de la liberté et de l’éthique.
En somme, si les «mystères» mis au jour par la science ne permettent pas de conclusions définitives sur l’existence de Dieu, ils attestent néanmoins des limites actuelles de notre savoir. La conclusion la plus rigoureuse n’est donc pas de refermer l’énigme par une formule — «c’est Dieu qui l’a fait» — mais de tenir ensemble deux exigences : poursuivre l’enquête, affiner les hypothèses, et reconnaître en même temps que l’explication scientifique, lorsqu’elle progresse, n’éteint pas, mais approfondit au contraire le mystère derrière l’intelligibilité du réel.
On sort donc de la conférence du Dr Nicholas Newman avec une impression paradoxale : alors que le conférencier prétend critiquer le réductionnisme matérialiste, il tend à réintroduire un réductionnisme inverse, où l’énigme sert de marchepied à une conclusion déjà choisie. Qu’on refuse l’arrogance d’un scientisme triomphant est salutaire ; qu’on remplace cette arrogance par une certitude symétrique l’est moins. Entre «la science explique tout» et «ce qu’elle n’explique pas, c’est Dieu», il y a un espace de pensée — et c’est précisément cet espace que la conférence escamote.










































![La botaniste Marcelle Gauvreau. Auteur inconnu (Archives du Jardin botanique de Montréal) [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons](https://presence-info.ca/wp-content/uploads/2021/05/201806_gauvreau_wiki-350x250.jpg)





