Dans Retrouver le sacré (Médiaspaul, 2026), Pierre-Olivier Tremblay, Jean Désy et Isabelle Duval proposent moins un traité qu’un échange. Le livre se présente comme une conversation à trois voix autour de l’expérience de Dieu, du devenir du catholicisme québécois, de la question autochtone, de la place des femmes, du rapport entre l’Église et l’État, ainsi que du rôle de la littérature et des arts dans la vie spirituelle. La maison d’édition le présente explicitement comme un dialogue spontané entre «trois amis de longue date» désireux de rouvrir, pour notre temps, la question du sacré.
L’ouvrage a d’abord pour mérite de prendre au sérieux un constat culturel devenu presque banal, mais rarement interrogé avec profondeur : la dimension sacrée du monde est devenue étrangère à une bonne part de la sensibilité contemporaine. Or, ici, ce diagnostic n’ouvre ni sur la nostalgie facile ni sur la plainte ecclésiastique. Le pari du livre est autre : retrouver le sacré ne signifie pas revenir en arrière, mais relire autrement l’expérience humaine, l’histoire québécoise et la tradition chrétienne.
Le premier intérêt du volume tient à son ton. Pierre-Olivier Tremblay, un des plus jeunes évêques du Canada, n’y parle pas comme un idéologue ni comme un gestionnaire d’institution. Il y apparaît plutôt comme un témoin, marqué très tôt par une expérience de Dieu, et soucieux de dire la foi dans une langue accessible. Cette tonalité personnelle donne au livre une chaleur réelle. On comprend que la foi, dans ces pages, n’est pas d’abord affaire de système, mais de rencontre, de confiance et de transformation intérieure.
Le deuxième intérêt est la largeur des thèmes abordés. Le chapitre sur l’expérience de Dieu revient à l’essentiel: se savoir aimé personnellement par un être transcendant. Dans un contexte où le religieux est souvent réduit à l’éthique, à l’identité ou au conflit culturel, ce recentrement est original. Le livre rappelle, sans lourdeur apologétique, que la question de la transcendance traverse les cultures humaines et qu’elle ne peut être simplement dissoute dans le langage sociologique.
Un héritage regardé avec lucidité
C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus féconds de l’ouvrage : il ne refuse pas l’histoire. Le chapitre consacré au catholicisme québécois reconnaît la surdomination passée de l’institution et les blessures qui en ont découlé. Mais il plaide aussi pour une réconciliation plus juste avec cet héritage. Le propos va ici à contre-courant d’une certaine mémoire publique, tentée soit par l’idéalisation, soit par la liquidation. Entre ces deux excès, Retrouver le sacré cherche une voie de discernement : assumer lucidement le passé sans en faire un bloc honteux dont il faudrait se détacher entièrement.
On comprend que la foi, dans ces pages, n’est pas d’abord affaire de système, mais de rencontre, de confiance et de transformation intérieure.
Le chapitre sur l’autochtonie est sans doute parmi les plus délicats. Il touche à des enjeux où les blessures historiques, les responsabilités missionnaires et les emballements médiatiques s’entrecroisent. Le livre semble vouloir tenir ensemble la reconnaissance des torts commis et une critique de certaines simplifications médiatiques. Sur un terrain aussi sensible, cette posture exige nuance et prudence. Elle pourra irriter certains lecteurs, mais elle a au moins le mérite de rappeler qu’une réconciliation sérieuse ne peut pas se construire sur des slogans journalistiques.
Le chapitre sur Marie-Madeleine ouvre, pour sa part, une question ecclésiale importante : celle de la place des femmes dans l’Église. Sans rupture spectaculaire, le livre laisse entendre qu’une évolution est nécessaire. Il y a là un des fils les plus intéressants de l’ensemble : la fidélité à la tradition n’exclut pas une transformation des manières d’habiter cette tradition. En cela, Retrouver le sacré témoigne d’un catholicisme qui ne veut ni se dissoudre dans l’air du temps ni se raidir dans la défensive.
Le passage sur Jésus, l’Église et l’État est également stimulant. On y retrouve une intuition forte : le message de Jésus introduit une liberté critique à l’égard des institutions. Ni révolutionnaire au sens moderne, ni simple gardien de l’ordre établi, Jésus y apparaît comme celui qui déplace les appartenances et relativise les pouvoirs. Dans le contexte québécois, où le religieux est souvent perçu soit comme menace pour l’espace public, soit comme relique inoffensive, un tel rappel est salutaire.
La beauté et le sacré
L’un des plus beaux chapitres semble toutefois être celui qui porte sur la littérature et les arts. Que Le Seigneur des anneaux puisse être évoqué comme œuvre porteuse d’un souffle évangélique n’a rien d’anecdotique. Le livre suggère que la foi ne grandit pas seulement dans les concepts, les dogmes ou les prescriptions, mais aussi dans l’imaginaire, la beauté, la parole poétique, les œuvres qui élargissent l’âme. Cette intuition rejoint une vérité trop oubliée : il n’y a pas de vie spirituelle pleine sans formation de la sensibilité esthétique.
Sans rupture spectaculaire, le livre laisse entendre qu’une évolution est nécessaire sur la place des femmes dans l’Église.
Reste une réserve, qui fait aussi partie de la vérité du livre. On sent parfois que Pierre-Olivier Tremblay demeure un homme d’Église, donc un homme tenu à une certaine prudence. Ce n’est pas un défaut moral ; c’est une limite structurelle du genre. Certains lecteurs auront l’impression qu’au moment d’aborder les points les plus litigieux, la parole se retient un peu. Cela n’enlève pas la sincérité de l’ensemble, mais cela empêche parfois le livre d’aller jusqu’au bout de certaines tensions qu’il identifie pourtant très bien.
Cette retenue n’empêche pas la présence de prises de position concrètes. On note notamment une critique des mesures sanitaires qui ont, à certains moments, frappé durement les lieux de culte alors que d’autres rassemblements publics étaient davantage tolérés. Ce passage rappelle que la liberté religieuse, dans une société sécularisée, demeure une question vive, et non un simple acquis abstrait.
En définitive, Retrouver le sacré n’est ni un manifeste, ni une somme théologique, ni un pamphlet identitaire. C’est mieux que cela : un livre de conversation, de mémoire et de recherche, qui essaie de rouvrir un espace où l’on peut parler de Dieu, du Québec, de l’histoire, des blessures collectives et de la beauté sans céder ni au cynisme ni à la dévotion facile. C’est peut-être là l’essentiel : voici un livre qui ne prétend pas résoudre la crise du religieux, mais qui rend de nouveau pensable et désirable une parole croyante capable de respirer dans le monde présent.
















































