«À partir du 1er août prochain, aucun film des grandes compagnies américaines de cinéma ne sera montré dans la province de Québec, et nos théâtres seront privés des plus belles productions qui soient tournées aujourd’hui dans le monde entier», prévient cet article à la une de la 4e section de La Presse du samedi 17 avril 1926, il y a un siècle.
La veille, tous les gérants des théâtres de Montréal ont reçu un télégramme signé par les magnats de l’industrie cinématographique (Pathé Pictures, Famous Players, Metro-Goldwyn-Mayer, etc.) expliquant qu’ils ignoreront le marché québécois «à moins que le Bureau de censure de la province de Québec ne change sa façon d’apprécier les films».
Les censeurs québécois sont beaucoup trop sévères, dit l’industrie, qui déplore qu’en 1925, sur les 420 grandes productions qui ont été soumises au Bureau de censure du Québec, 211 «ont été condamnées pour une raison ou pour une autre». Dans les autres provinces du Canada et aux États-Unis, «la moyenne des films condamnés n’est que de 4 pour cent».
«Comme on se l’imagine, la décision des grandes compagnies américaines provoquera un véritable désastre dans l’industrie des amusements, et des milliers de personnes qui ont investi leur argent dans cette industrie seront ruinées et jetées sur le pavé», ajoute le texte de La Presse.
Réaction du Bureau de censure
L’Action catholique, contrairement à La Presse, demande à Roussy de Sales, le président du Bureau de censure des vues animées de la province de Québec — devenu le Bureau de surveillance du cinéma (1967) et la Régie du cinéma en 1983 — de réagir à cette menace.
«L’idée derrière ce mouvement, c’est de nous forcer la main afin de nous obliger à être moins sévères dans la censure», répond M. de Sales. «Nous attendrons les magnats du film de pied ferme.».
Il assure que «la censure dans la province de Québec est conforme à la mentalité, au caractère et aux mœurs de la population canadienne-française».
Des œuvres et des acteurs vulgaires
Deux jours plus tard, le lundi 19 avril 1926, l’éditorialiste du Devoir Louis Dupire réagit à cette controverse et estime même que ce boycott pourrait être une très bonne nouvelle pour les citoyens d’ici.
«Le film américain fait une œuvre mauvaise. Il est vulgaire. Il pèche contre le bon goût aussi souvent que contre la morale. Il est indéfendable chez nous à aucun point de vue.»
Pire, cette production cinématographique «introduit chez nous le goût des choses américaines les plus condamnables et contribue à faire pénétrer dans l’esprit des spectateurs cette déformation intellectuelle qui les empêche de comprendre, de goûter et d’aimer les choses de leur [propre] pays», tranche l’éditorialiste.
Il accuse aussi les acteurs et les actrices de n’être que des «millionnaires qui remplissent les dépêches de presse de leurs goujateries de nouveaux riches, de leurs aventures matrimoniales, de leur polygamie ou de leur polyandrie successive légalisée par le divorce le plus scandaleusement facile».
Louis Dupire révèle alors que Le Devoir est l’un des rares journaux à «refuser les annonces de cinéma» dans ses pages. La publication, fondée en 1910 par Henri Bourassa, aurait ainsi «perdu des milliers de dollars» alors que «dans les autres journaux, le rapport des annonces de cinéma représente une partie très importante du budget».
Il avance que les articles publiés le samedi précédent dans les autres journaux québécois sont «de la propagande dissimulée».
«L’assaut a été préparé de longue main. Les annonceurs ont commandé; les journaux ont obéi», déplore-t-il.
Le Devoir demande alors à toutes les association et institutions de réagir à cette menace des magnats américains et d’exhortant le Bureau de censure des vues animées de ne pas céder à ce chantage.
Publicités suggestives
La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec est la première à faire entendre sa voix. Elle «proteste hautement au nom de la moralité publique contre une manœuvre propre à égarer l’opinion et à compromettre le travail du bureau de censure».
La SSJB demande aussi aux autorités municipales de profiter de cette controverse afin de règlementer plus sévèrement les publicités des films à l’affiche. On suggère, par exemple, d’interdire la distribution de «circulaires suggestives aux portes» des maisons et de faire retirer «les scènes inconvenantes sur les panneaux-réclame» aux abords des salles de cinéma.
















































