À l’Écomusée du fier monde (Montréal), les différentes expositions racontent l’histoire sociale à hauteur d’humain, donnant la voix tant à des personnalités publiques qu’à des personnes marginalisées.
Jusqu’au 28 février, on peut visiter l’exposition éphémère De l’intime au collectif : libérer les savoirs en santé reproductive, présentée par le Service de Régulation des Naissances (Seréna Québec) en collaboration avec l’Écomusée. Au travers de cette visite, on découvre un pan de l’évolution de la régulation des naissances au Québec au cours du dernier siècle, ainsi que l’impact du couple fondateur de Seréna Québec.
Célébrant ses 70 ans, l’organisme veut ainsi présenter son histoire et faire connaître ses activités. «La santé reproductive est de grande actualité. Autant les hommes que les femmes ont besoin de comprendre le jeu des hormones qui préside à leur sexualité et les couples veulent ou favoriser ou contrôler leur fertilité», explique Dr Suzanne Parenteau, médecin-conseil pour Seréna Québec qui a participé au développement de l’organisme pendant plus de 60 ans.
Seréna : l’intime dans l’histoire
L’exposition De l’intime au collectif est assez courte, l’histoire de l’autonomie en matière de santé reproductive s’inscrivant dans les quatre pièces principales d’une maison.
Le parcours commence dans la chambre à coucher. Les premiers panneaux donnent un aperçu des règles tant canadiennes qu’ecclésiales entourant la régulation des naissances au tournant du XXe siècle : en 1892, le Code pénal a interdit la contraception tandis qu’en 1930, l’encyclique Casti connubii a réaffirmé la position de l’Église catholique selon laquelle la contraception est un mal en soi.
La seule méthode de planification des naissances tolérée par l’Église était celle dite «Ogino», fondée sur le calcul du cycle et souvent imprécise. Ces règles ont un impact réel et parfois dévastateur, notamment sur la santé des mères et les finances des ménages.
C’est dans ce contexte que, dans les années 1950, Gilles et Rita Breault découvrent, dans une revue belge, une méthode de détection de l’ovulation par la température basale. L’organisme Seréna naîtra de leur ambition de diffuser cette méthode qui se perfectionnera avec le temps.

Le clergé est ambivalent par rapport à leur action. Le couple est encouragé par un ami prêtre à transmettre ce savoir, mais il ne réussit pas à obtenir l’autorisation du cardinal Léger – ce qui ne les empêche pas de continuer leurs activités, comme le montre la suite de l’exposition.
La visite continue dans le salon. On y apprend ainsi comment les femmes ont pris en main leur santé reproductive grâce à des bénévoles très impliqués, de la documentation produite par Séréna Québec et l’apport de la docteure Parenteau. Des bulletins produits par l’organisme servaient de formation continue, de communication et de partage d’expériences avec couples-moniteurs (formateurs), explique cette dernière.
«Seréna a développé sa communication pour que les savoirs ne restent pas chez les savants, mais se rendent aux couples et aux femmes qui peuvent en profiter.»
Dr Suzanne Parenteau
Dans la salle de bain, ce sont les détails de la méthode symptothermique – aujourd’hui appuyée par des études scientifiques – que l’on découvre plus en profondeur. «Chaque fois que surgissaient de nouvelles connaissances ou expériences qui auraient pu améliorer la méthode que nous enseignions, nous avons voulu les tester», souligne la docteure Parenteau. Dans la pièce qui sert de cuisine, l’exposition aborde l’aspect de la diffusion de la méthode, alors que des couples-moniteurs transmettent leur savoir à d’autres.
Transmettre les savoirs aux femmes et aux couples
L’un des aspects les plus touchants de l’exposition réside dans des lettres originales qui sont affichées à quelques endroits. Des femmes y racontent, sans détour, la fatigue des grossesses rapprochées, l’angoisse de ne pouvoir nourrir une famille trop nombreuse, la peur pour leur santé et leur relation de couple. Plusieurs témoignent du soulagement éprouvé après avoir appris comment réguler les naissances par la méthode symptothermique.
«[La méthode] nous permet d’équilibrer le budget, de refaire les forces perdues, d’entretenir entre nous un amour qui va toujours grandissant et de vivre moralement dans la paix et la joie […]», écrit une femme en 1962.

D’autres, au contraire, peuvent concevoir un enfant en ayant de meilleures connaissances, comme l’explique la docteure Parenteau. «Une femme qui désirait concevoir évitait les rapports sexuels pendant qu’elle percevait la glaire cervicale parce qu’elle croyait que c’était nuisible à la fertilité. Jusqu’à ce qu’elle apprenne de Seréna qu’au contraire, ces périodes indiquent le maximum de fertilité dans le cycle menstruel. Et elle est enfin devenue enceinte.»
«Seréna s’est toujours appuyé sur la science derrière la fertilité et la méthode symptothermique et a développé sa communication pour que les savoirs ne restent pas chez les savants, mais se rendent aux couples et aux femmes qui peuvent en profiter» explique la médecin-conseil.
Loin d’être figée dans le passé, l’histoire de Seréna Québec s’inscrit dans une évolution plus large. Au fil des décennies, l’organisme fait du partage du savoir un outil d’autonomie. Aujourd’hui encore, Seréna Québec demeure actif, notamment en plaidant pour un meilleur accès à la contraception naturelle et en promouvant l’éducation à la santé reproductive.
La mémoire d’un quartier
L’attention portée aux dynamiques communautaires au cœur de l’exposition De l’intime au collectif traverse également l’ensemble de la programmation de l’Écomusée du fier monde.
L’exposition permanente À cœur de jour ! Grandeurs et misères d’un quartier populaire propose ainsi une immersion dans l’histoire du Centre-Sud de Montréal, depuis l’industrialisation jusqu’aux transformations urbaines contemporaines. Cette partie de la visite met en lumière les conditions de vie des travailleurs, l’impact des industries, mais aussi l’effervescence communautaire qui marque les années 1970 grâce à des objets du quotidien, des témoignages, et des documents d’archives.

L’exposition temporaire Place Émilie-Gamelin : 200 ans de cohabitation sociale prolonge aussi cette réflexion sur la ville et la communauté. Elle retrace l’histoire d’un espace important du centre-ville montréalais, d’abord marqué par les œuvres des Sœurs de la Providence aux XIXe et XXe siècles avant d’être transformé par l’expropriation de 1963 liée à la construction du métro Berri-UQAM. Aujourd’hui cette place est connue pour ses manifestations, ses enjeux d’itinérance et de revitalisation urbaine. Qui a droit à la ville ? L’exposition met en lumière les tensions entre développement immobilier et justice sociale, rappelant que l’espace public est le reflet des choix collectifs.
À travers ces trois propositions, l’Écomusée du fier monde offre en un seul lieu une réflexion sur les avancées sociales qui naissent souvent grâce à de petits gestes portés par des communautés. Dans une chambre ou sur une place publique, des femmes et des hommes ont choisi d’agir et continuent de façonner notre histoire.
















































