La religieuse québécoise qui n’hésitait jamais à se présenter au micro lors des assemblées des actionnaires d’entreprises et de multinationales n’est plus.
Membre depuis 70 ans de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal, une communauté religieuse fondée par Marie Gérin-Lajoie (1890-1971), sœur Esther Champagne est décédée le 25 mars 2026, à l’âge de 90 ans.
«Notre sœur était une femme forte, une grande organisatrice… qui savait même manier le marteau», confie Gisèle Turcot, la supérieure générale de l’Institut Notre-Dame du Bon-Conseil. Elle raconte que sa consœur, dans les années 1970, a été nommée responsable d’une paroisse dans le diocèse de Saint-Jérôme et qu’elle a veillé à la construction de l’église Marie-Médiatrice de Pointe-Calumet.
«Sœur Esther a incarné une parole rare, à la fois enracinée, courageuse et profondément libre, refusant de dissocier les choix économiques de leurs conséquences humaines, sociales et environnementales»
Abir Samih, coordonnatrice du RRSE
Mais c’est à titre de fondatrice et de coprésidente du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises (RRSE), que sœur Champagne s’est particulièrement fait connaître du grand public au cours du dernier quart de siècle. En 2004, elle était de toutes les tribunes lorsque le gouvernement libéral de Jean Charest et les dirigeants d’Hydro-Québec ont lancé, mis sur la glace, puis finalement abandonné le projet de construction d’une centrale thermique à Beauharnois.
En raison de son opposition au projet du Suroît, la religieuse, qui était alors la porte-parole d’une vingtaine de communautés qui détenaient des obligations d’Hydro-Québec, a été nommée La personnalité de la semaine par La Presse.
«À l’époque on a fortement questionné Hydro-Québec sur ses motivations à construire une centrale thermique qui allait polluer l’environnement», aimait-elle rappeler des années plus tard, tout en expliquant qu’au début de l’an 2000, rares étaient les organismes qui utilisaient l’expression justice climatique.
«Les congrégations religieuses d’ici ont été à l’avant-garde de ce combat», se réjouissait-elle.
Une femme de vision
Abir Samih, la coordonnatrice actuelle du RRSE, note que «sœur Esther Champagne n’a pas seulement fondé cet organisme, elle lui a donné une voix, un cap et une conscience».
«À travers son engagement, elle a incarné une parole rare, à la fois enracinée, courageuse et profondément libre, refusant de dissocier les choix économiques de leurs conséquences humaines, sociales et environnementales.»
«Qu’il s’agisse de dénoncer avec indignation les excès de rémunération chez Bombardier ou d’exiger le respect des communautés face à des projets menaçant leur milieu de vie, elle rappelait avec constance que la justice ne s’arrête pas aux portes de la finance.»
Quel héritage laisse cette religieuse progressiste? «Une vigilance éthique, un sens du bien commun et la conviction que l’actionnariat peut aussi servir la dignité humaine», dit Mme Samih..
Tom Malo, professeur d’économie à la retraite, était coprésident du RRSE au moment de cette campagne du Suroît. Il est toujours convaincu que sans le leadership de la religieuse, «le RRSE n’aurait pas eu la même visibilité ni la même crédibilité», dit-il.
Sœur Esther «était un modèle de femme forte dont la vie a été pleine de sens. C’était une battante dévouée à la justice sociale qui utilisait un humour tranchant au bon moment pour faire passer son message de justice. Personne ne pouvait l’arrêter.»
Le père Claude Grou, ex-recteur de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, a aussi participé aux nombreuses campagnes menées par le RRSE sur la justice climatique, le respect des droits humaines et la bonne gouvernance des entreprises dans lesquelles les congrégations religieuses investissent encore aujourd’hui leurs avoirs financiers. «J’ai trouvé en sœur Esther une femme de vision et une pionnière dans cet effort pour rendre nos communautés plus sensibles aux enjeux de notre société.»
Les funérailles de sœur Champagne auront lieu le jeudi 9 avril en la chapelle de la Résidence Les Pionnières. De construction récente, cette résidence de Ville Saint-Laurent accueille aujourd’hui les religieuses de huit communautés.
Voir aussi
Présence-information religieuse, «Scandaleux, inacceptable, indécent»: une religieuse fustige Bombardier, 9 mai 2017.
Présence-information religieuse, Une sœur appelle les communautés à retirer leurs fonds des énergies fossiles, 31 mai 2019.
















































