L’annonce de la visite officielle du pape Léon XIV dans la luxueuse Principauté de Monaco, en mars dernier, n’a pas manqué de soulever des questions. A priori, rien n’interdit à un pape de se rendre dans l’un des plus importants îlots de richesse de la planète. Dans l’Évangile, Jésus lui-même n’a pas hésité à se rendre chez Zachée, le riche collecteur d’impôts.
L’opération était toutefois risquée : le voyage du pape pouvait donner une légitimité à un régime revendiquant son identité catholique, tout en étant doté d’une structure économique profondément inégalitaire. Si le pape a voulu attirer l’attention sur la problématique des écarts de richesse, ses discours n’ont malheureusement pas eu la force qu’on aurait pu attendre d’un défenseur des pauvres.
Une luxueuse monarchie catholique
La Principauté de Monaco est mondialement réputée pour ses grandes fortunes, son luxe ostentatoire, son casino et son célèbre Grand Prix de Formule 1.
Si la pauvreté est quasi absente de Monaco, c’est qu’elle est généralement reléguée hors de ses frontières.
Sur le plan de la richesse, elle affiche l’un des revenus par habitant les plus élevés au monde, dépassant 250 000 $ par citoyen. On estime qu’il y a un millionnaire pour trois habitants, ce qui fait de Monaco le territoire avec la plus forte densité de fortunes à l’échelle mondiale. D’ailleurs, sur les 38 000 habitants que compte Monaco, moins de 10 000 sont de nationalité monégasque. Si la pauvreté y est quasi absente, c’est qu’elle est généralement reléguée hors de ses frontières.
Cet îlot de richesses a également la particularité d’être l’une des rares monarchies catholiques au monde. Depuis le Moyen Âge, Monaco est une principauté fidèle au Saint-Siège. Même lors du Grand Schisme d’Occident (1378-1417), qui vit s’affronter deux papes rivaux — l’un à Rome, l’autre à Avignon —, Monaco demeura fidèle au pape de Rome. Aujourd’hui, dans sa constitution de 1962, il est prévu à l’article 9 : «La religion catholique, apostolique et romaine est religion d’État.»
Une première depuis plus de quatre siècles
Malgré cette identité catholique, aucun pape n’avait jamais effectué de visite apostolique officielle à Monaco à l’époque contemporaine. Même le pape Jean-Paul II, célèbre pour avoir parcouru plus de 100 pays au cours de son pontificat, n’a pas fait le déplacement dans la principauté. Le dernier pape à s’y être rendu était Paul III, en 1538. Seule exception notable : Mgr Roncalli, futur pape Jean XXIII, avait été reçu au palais de Monaco en 1947, alors qu’il exerçait la fonction de nonce apostolique à Paris.
La tiédeur du voyage monégasque contraste avec certains enseignements de Léon XIV, en particulier son exhortation apostolique Dilexi te, publiée en octobre dernier.
C’est donc avec une certaine surprise qu’a été reçue l’annonce du voyage du pape Léon XIV à Monaco, prévu pour la fin du mois de mars dernier. D’autant plus que le pape avait d’emblée inscrit son pontificat sous le signe de la proximité avec les pauvres. Rappelons qu’en adoptant le nom de Léon XIV, le nouveau pape s’inscrivait dans la continuité de Léon XIII, dont l’encyclique Rerum Novarum, publiée en 1891, dénonçait déjà la ploutocratie et l’exploitation des travailleurs.
Bien sûr, lors de son passage à Monaco, Léon XIV n’a pas feint d’ignorer la particularité économique de cette principauté. Il a interpellé les Monégasques en leur rappelant que : «Vivre ici est pour certains un privilège et pour chacun un appel spécifique à s’interroger sur sa propre place dans le monde.» Il a aussi dénoncé le creusement «des abîmes entre pauvres et riches» et «la démonstration de la force et la logique de la toute-puissance qui blessent le monde».
C’est toutefois peu, particulièrement pour un dirigeant engagé dans la lutte contre la pauvreté et la concentration des richesses. Dans le récit évangélique, après sa rencontre avec Jésus, Zachée remet la moitié de sa fortune aux pauvres. Rien n’indique que le prince catholique Albert II ni aucun citoyen de Monaco ne se soit engagé dans un sens similaire.
Dilexi te en sourdine ?
La tiédeur du voyage monégasque contraste avec certains enseignements de Léon XIV, en particulier son exhortation apostolique Dilexi te, publiée en octobre 2025.
Selon l’Évangile, inviter un ami et un riche voisin implique une forme de réciprocité qui peut avoir pour conséquence de détourner l’attention des plus démunis.
Dans cette exhortation, le pape a attiré l’attention sur les déséquilibres d’un système qui profite à une minorité, tandis que la majorité s’appauvrit. Reprenant les mots de son prédécesseur, Léon XIV dénonce la «dictature d’une économie qui tue», en référence à la spéculation financière et à l’autonomie absolue des marchés. Ces phénomènes sont décrits comme «une nouvelle tyrannie invisible [qui] s’instaure» en imposant des règles allant à l’encontre du bien commun.
Cet enseignement met également en lumière l’indifférence dans laquelle s’enferment les élites qui vivent dans une bulle luxueuse, coupées du quotidien des gens ordinaires, tandis que la pauvreté ne cesse de croître autour d’eux. En conclusion de son exhortation, Léon XIV a remercié ceux qui choisissent de vivre parmi les pauvres et ne se contentent pas de visites ponctuelles.
Il est difficile de ne pas établir de liens directs avec la situation monégasque, qui rassemble l’élite mondiale avec ses excès de luxe, mais où la majorité des travailleurs ne peuvent même pas se permettre de vivre sur place.
«N’invite pas de riches voisins»
Un enseignement de Jésus cité dans Dilexi te s’applique au malaise ressenti face au déplacement du pape dans la Principauté de Monaco. On le retrouve dans l’Évangile de Luc, au chapitre 14, versets 12 à 14 :
«Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins ; sinon, eux aussi te rendraient l’invitation et ce serait pour toi un don en retour. Au contraire, quand tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu, parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour : cela te sera rendu à la résurrection des justes.»
Le 17 janvier 2026, le pape Léon XIV a rencontré le Prince Albert II de Monaco au Palais apostolique du Vatican pour aborder les grands enjeux internationaux. C’est à cette occasion que le prince a officiellement invité le pape. Cette rencontre entre deux chefs d’État est dans l’ordre des choses et permet à l’Église d’avoir une voix dans les affaires mondiales. Toutefois, l’Évangile indique également qu’inviter un ami et un riche voisin implique une forme de réciprocité qui peut avoir pour conséquence de détourner l’attention des plus démunis.
















































