Il y a des réalités que l’Occident observe avec empressement, et d’autres qu’il regarde de loin, comme si elles appartenaient à un autre âge. La persécution des chrétiens fait partie de ces faits massifs, documentés, récurrents, mais encore traités avec réserve, gêne ou distraction.
Non que ces faits seraient incertains, mais parce qu’ils dérangent une représentation devenue presque automatique : celle selon laquelle le christianisme serait partout une religion dominante, installée, culturellement puissante, donc peu susceptible d’être pensé sous les catégories de la minorité, de la vulnérabilité ou de la persécution.
Panorama des persécutions
À l’échelle mondiale, le constat est autrement plus brutal. Selon le Pew Research Center, les chrétiens et les musulmans sont les deux groupes religieux visés dans le plus grand nombre de pays par des formes de harcèlement gouvernemental ou social[1]. En 2022, les chrétiens ont été harcelés dans 166 pays, les musulmans dans 148 et les juifs dans 90. Pew précise toutefois que cette mesure indique l’extension géographique du phénomène, non son intensité : un pays est comptabilisé dès qu’au moins un cas est recensé. La donnée ne permet donc pas d’établir à elle seule qui souffre le plus, mais elle montre que l’hostilité envers les chrétiens n’est ni marginale ni résiduelle.
Le chrétien d’Irak, du Nigeria, du Pakistan, d’Érythrée ou de Corée du Nord ne correspond pas à la figure du majoritaire confortable.
D’autres données permettent d’élargir le portrait. L’organisation Open Doors, qui publie chaque année la World Watch List, estime que plus de 388 millions de chrétiens subissent aujourd’hui des niveaux élevés de persécution ou de discrimination en raison de leur foi[2]. Son classement 2026 place en tête la Corée du Nord, la Somalie, le Yémen, le Soudan, l’Érythrée, la Syrie, le Nigeria, le Pakistan, la Libye et l’Iran. Dans la période couverte par ce classement, Open Doors recense notamment 4 849 chrétiens tués pour des motifs liés à leur foi, dont l’immense majorité en Afrique subsaharienne.
Le rapport 2025 de l’Aide à l’Église en Détresse permet de comprendre que ces violences ne relèvent pas d’une seule cause. Dans son Religious Freedom in the World Report 2025, l’AED conclut que de graves violations de la liberté religieuse touchent 62 pays : 24 sont classés dans la catégorie «persécution» et 38 dans la catégorie «discrimination», ce qui concerne près de 5,4 milliards de personnes. Le rapport insiste surtout sur les moteurs du phénomène : l’autoritarisme, l’extrémisme religieux, le nationalisme religieux, l’effondrement sécuritaire, les pressions sociales, les discriminations juridiques et, de plus en plus, l’usage des technologies numériques à des fins de surveillance ou de contrôle[3].

Cette diversité des causes est essentielle. Dans les régimes totalitaires ou autoritaires, la persécution passe souvent par la surveillance, l’emprisonnement, la fermeture d’églises, l’interdiction de certaines formes d’évangélisation ou l’encadrement politique des communautés religieuses. En Chine, en Érythrée, en Iran ou au Nicaragua, la liberté religieuse est compromise par des dispositifs de contrôle étatique, de censure, de législation restrictive et de répression des voix dissidentes. L’AED identifie même l’autoritarisme comme le principal moteur de la persécution dans 19 pays et comme un facteur de discrimination dans 33 autres.
Ailleurs, la menace vient plutôt d’acteurs non étatiques : groupes djihadistes, milices, bandes armées, réseaux criminels ou mouvements nationalistes. Le rapport de l’AED souligne que la violence djihadiste s’est transformée depuis l’effondrement territorial du groupe État islamique en Irak et en Syrie. Elle fonctionne désormais souvent par réseaux décentralisés, adaptés aux griefs locaux, exploitant la faiblesse des États et les conflits de territoire. Dans plusieurs régions d’Afrique, du Sahel au Mozambique, cette violence vise des chrétiens, mais aussi des musulmans jugés insuffisamment conformes à l’idéologie des groupes armés.
L’exemple du Nigeria
Le Nigeria illustre cette complexité. Le pays est souvent au centre des débats sur la persécution antichrétienne, mais aussi des controverses sur son interprétation. Les violences y sont réelles, massives et répétées ; elles visent des chrétiens, mais aussi des musulmans et des adeptes de religions traditionnelles. La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale souligne que plusieurs acteurs non étatiques (Boko Haram, l’État islamique en Afrique de l’Ouest, des groupes de bandits armés ou certains groupes peuls militants) tuent, enlèvent et attaquent régulièrement des communautés religieuses[4]. Elle reproche aussi au gouvernement nigérian de répondre trop lentement, de tolérer certaines violences ou de ne pas tenir leurs auteurs responsables.
Il serait donc réducteur de dire que tout conflit meurtrier au Nigeria est exclusivement religieux. Mais il serait tout aussi faux d’effacer la dimension antichrétienne de nombreuses attaques. Les conflits de territoire, les rivalités ethniques, la pauvreté, le banditisme, l’impunité et l’effondrement sécuritaire peuvent se combiner à une hostilité religieuse explicite. Dans bien des cas, les chrétiens sont vulnérables non seulement parce qu’ils vivent dans des zones instables, mais parce qu’ils sont identifiés comme chrétiens. La complexité d’un phénomène n’en annule pas la réalité ; elle oblige plutôt à le décrire avec plus de précision.
Malaise occidental
Pourquoi, alors, ce fait demeure-t-il relativement discret dans l’espace public occidental? Une partie de la réponse tient au rapport ambigu de l’Occident à son propre héritage chrétien. Dans plusieurs milieux intellectuels, médiatiques ou politiques, le christianisme est spontanément associé à la majorité, au pouvoir, à l’institution, parfois même à l’oppression. Cette lecture peut avoir sa pertinence dans certains contextes. Mais appliquée sans discernement à l’échelle du monde, elle devient aveuglante. Le chrétien d’Irak, du Nigeria, du Pakistan, d’Érythrée ou de Corée du Nord ne correspond pas à la figure du majoritaire confortable. Il appartient souvent à une minorité exposée, dépendante de protections fragiles, parfois abandonnée par l’État qui devrait la défendre.
La persécution des chrétiens ne devrait pas être un sujet réservé aux milieux chrétiens, ni un marqueur idéologique dans les débats culturels occidentaux.
Le malaise occidental tient aussi à une crainte : celle de paraître défendre « les siens », ou de donner l’impression que l’on hiérarchise les victimes selon leur appartenance religieuse. Mais reconnaître la persécution des chrétiens n’implique aucune concurrence victimaire. La liberté religieuse est indivisible. Elle vaut pour les chrétiens, les musulmans, les juifs, les hindous, les bouddhistes, les baha’is, les yézidis, les athées, les agnostiques, les convertis menacés par leur famille ou toute personne empêchée de croire, de ne pas croire, de changer de religion ou de vivre publiquement selon sa conscience.
C’est pourquoi la persécution des chrétiens ne devrait pas être un sujet réservé aux milieux chrétiens, ni un marqueur idéologique dans les débats culturels occidentaux. Elle relève d’une question plus fondamentale : la protection de la liberté de conscience, de religion et de conviction. L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme affirme ce droit pour tous. Le défendre lorsqu’il concerne des chrétiens persécutés, ce n’est pas défendre un privilège confessionnel, c’est prendre au sérieux l’un des fondements mêmes de la dignité humaine.
1 Pew Research Center, Number of countries where religious groups were harassed reached new peak level in 2022, 18 décembre 2024.
2 Open Doors, World Watch List 2026, 20 janvier 2026.
3 Aid to the Church in Need International, Religious Freedom in the World Report 2025, octobre 2025.
4 United States Commission on International Religious Freedom, Country Update: Nigeria, juillet 2025.
















































