S’il est une vertu biblique que l’on sous-estime à notre époque frénétique, c’est sans doute celle de l’écoute. On pense au Shema Israël – «Écoute Israël» – du Deutéronome, qui évoque la mémoire fondatrice d’un peuple libéré de l’esclavage. Mais on pense aussi à l’écoute même de Dieu, qui «entend» les cris de son peuple (Ex 3, 7). Quantité d’écrits bibliques nous rappellent d’ailleurs que la foi, lorsqu’elle ne s’accompagne pas de l’écoute de nos sœurs qui élèvent la voix pour demander justice, n’est qu’hypocrisie.
C’est à dessin que j’insiste ici sur le féminin, tant le poids des traditions patriarcales peut facilement faire oublier que c’est également aux femmes que s’adresse cette parole : «C’est pour la liberté que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude.» (Ga 5,1)
Rédigé sous la direction de Jenna Smith, qui travaille à Direction chrétienne, l’ouvrage Nos voix (Novalis, 2026) rassemble les écrits de quatorze femmes qui méritent d’être écoutées. Leur point commun : une tristesse et une colère devant les multiples situations d’oppression que vivent les femmes, mais aussi une expérience de guérison, puisée à même leur foi et leur relation à Dieu.
La Bible, miroir de l’humanité
Les récits ne cachent pas la souffrance et l’injustice, mais parlent aussi de guérison, d’espoir et de communion.
Lire la Bible avec une perspective égalitaire n’est pas chose aisée. On se bute à ces passages qui enseignent aux femmes la soumission et qui témoignent d’une culture acceptant une hiérarchie des sexes. Pourtant, les autrices refusent de voir la Bible reléguée au rang d’instrument d’oppression sans autre procès. Les textes bibliques, écrit Jenna Smith, «peuvent aussi contenir la promesse d’une émancipation et d’un monde plus juste, qui est porteuse de guérison».
Quels sont donc ces «indices de libération» qui parsèment les textes bibliques? Prenant à bras le corps des récits parfois obscurs, souvent violents, les autrices font un travail d’interprétation et d’actualisation lumineux. J’en relève trois :
Le chapitre de Shu Yin Wong nous fait découvrir un récit oublié du livre des Nombres, chapitre 27, où cinq sœurs se présentent devant Moïse pour réclamer le droit d’hériter de leur père. Bien sûr, il s’agit d’un accroc à la coutume selon laquelle l’héritage doit être versé aux héritiers de sexe masculin. Selon le récit, Moïse consulte le Seigneur, qui donne pleinement raison aux cinq sœurs. Bonne nouvelle! Or, voilà qu’un peu plus loin, au chapitre 36, des hommes viennent contester ce jugement … et Moïse recule. Il ajoute des conditions, diminuant ainsi la part des femmes. N’y a-t-il pas là une image forte, révélant toutes les résistances sociales, institutionnelles et culturelles aux promesses de justice déposées dans le cœur humain?
Pour Sr Catherine Aubin, Jésus relativise les hiérarchies sociales de son époque au point d’apparaître «subversif».
Un autre chapitre, rédigé par Sabrina Di Matteo, plonge au cœur du drame de Tamar, fille du roi David, violée par son demi-frère, puis réduite au silence. Raconté dans le second livre de Samuel, ce récit est perturbant, car il met en scène une violence face à laquelle personne ne semble réagir de manière adéquate. L’entourage déplore le viol, mais demeure passif. Tamar est abandonnée à son sort. Il y a quelque chose d’«irrésolu» dans cette histoire tristement actuelle, note Sabrina Di Matteo.
Pourquoi ce genre de récit se retrouve-t-il dans un texte sacré? On comprend que, pour y voir clair, il faut commencer par se débarrasser de notre tendance – très moderne – à vouloir lire la Bible comme un recueil de prescriptions. Le 13e chapitre du second livre de Samuel ne représente pas une procédure à suivre en cas d’agression sexuelle au sein d’une famille royale. L’hypothèse que fait Sabrina Di Matteo – et qui m’apparaît beaucoup plus constructive – est que «l’histoire de Tamar nous tend un miroir». Elle éveille en nous des émotions d’indignation légitime. Plus encore, les silences du récit nous obligent à nous positionner : et nous, qu’aurions-nous fait? Que faisons-nous aujourd’hui dans des situations semblables?
En revenant sur l’épisode de la femme adultère, la religieuse Catherine Aubin montre que l’Évangile de Jean reprend cette pédagogie. On connaît la réponse de Jésus aux pharisiens qui lui demandent s’il faut lapider une femme coupable d’adultère : «Celui d’entre vous qui est sans péché qu’il soit le premier à lui jeter une pierre». On passe clairement ici d’une piété légaliste à une interpellation de la conscience personnelle. Or, cet appel à la conscience n’est pas sans effet sur les rapports sociaux. En questionnant la femme sur ses accusateurs («où sont-ils donc?»), Jésus relativise les hiérarchies sociales de son époque au point d’apparaître «subversif», explique sœur Catherine Aubin. Celle-ci nous apprend d’ailleurs au passage que ce récit, absent de plusieurs vieux manuscrits, a failli passer à la trappe de l’histoire.
Que faire de «femmes, soyez soumises»?
Bien sûr, au-delà de ses récits, la Bible n’est pas exempte de prescriptions religieuses explicites qui posent question. Le texte le plus célèbre étant sans doute celui de la lettre de Paul aux Éphésiens qui prescrit aux épouses la soumission à leurs maris. C’est la pasteure Élise Bachand qui s’attaque à ce passage qui en met plus d’une – et plus d’un – mal à l’aise.
Selon la pasteure Élise Bachand, aucune autre norme ne devrait prévaloir sur celle de «l’amour et [de] la soumission mutuelle».
J’ai aimé que l’autrice évite le piège d’une interprétation qui torde le texte dans l’intention – louable, mais peu plausible – de faire de Paul un champion avant l’heure de l’égalité entre les femmes et les hommes. Si l’apôtre a bel et bien vécu un retournement intérieur fulgurant après avoir accueilli le message d’amour universel du Christ, il demeurait marqué par son époque. Ses écrits témoignent d’une atténuation considérable des codes patriarcaux gréco-romains, mais «il ne les renverse pas non plus», reconnaît Élise Bachand.
Pour le couple chrétien, écrit la pasteure, aucune autre norme ne devrait prévaloir sur celle de «l’amour et [de] la soumission mutuelle». Je passe les détails de la démonstration, mais j’en retiens que, pour être fidèle aux auteurs bibliques, il faut parfois prendre du recul par rapport au texte et remonter au cœur de la révélation qui a bouleversé leur existence. Leur expérience de Dieu a été celle d’un amour gratuit, libérateur et offert à l’humanité par delà tout mérite et distinction.
Paul – tout comme nous d’ailleurs – n’entrevoyait ce mystère que de «manière confuse» (1 Co 13,12). Absolutiser certains passages bibliques qui reflètent les valeurs d’une époque passée, surtout pour justifier une hiérarchie des sexes, contredit autant l’impulsion fondatrice du christianisme que sa lente maturation historique.
Pourquoi la Bible aujourd’hui?
Une question m’habitait en commençant ma lecture : la Bible, même lue au féminin, a-t-elle encore quelque chose à dire à notre époque où s’étiole l’appartenance religieuse? Je suis d’accord avec Shu Yin Wong, lorsqu’elle se dit «reconnaissante» envers la laïcité québécoise, qui affirme formellement l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais, aussi nécessaire que soit ce principe d’égalité, est-il suffisant? Ne manque-t-il pas également, aujourd’hui, quelque chose comme une éducation à l’amour? Une parole qui raconte l’histoire des rapports entre les femmes et les hommes sans nier la violence qui l’habite, mais sans l’y réduire non plus? Qui confirme que le désir d’amour qui nous habite n’est pas une cruelle illusion, mais un pari qui mérite d’être relevé.
«Les histoires que nous nous racontons sont très importantes», écrit Jenna Smith dans l’introduction du livre. Celles qui sont racontées dans Nos voix – celles de la Bible, mais aussi celles des femmes qui la lisent – sont faites d’ombres, mais aussi de lumière. Elles ne cachent pas la souffrance et l’injustice, mais parlent aussi de guérison, d’espoir et de communion. Pour cela, il s’agit d’un livre bienfaisant pour les communautés chrétiennes, mais aussi au-delà.
















































