De la musique de Mozart (1756-1791), on a dit toutes les belles choses et on a eu raison. On a évoqué sa grâce, son élégance, sa brillante désinvolture, sa légèreté profonde, son génie à la fois grave et souriant. Les chrétiens n’ont pas manqué de participer à ce concert de louanges en faisant du compositeur une preuve de l’existence de Dieu.
Le grand théologien protestant Karl Barth (1886-1968) ne tarissait pas d’éloges sur le prodige. En 1956, à l’occasion du 200e anniversaire de naissance de Mozart, il publie des textes qui encensent ce dernier. «Je dois même avouer que si jamais je devais aller au ciel, écrit-il, je m’informerais d’abord de Mozart et après seulement de saint Augustin, saint Thomas, Luther, Calvin et Schleiermacher.»
Mozart, continue Barth, ne défend pas de thèse, «il se contente de chanter» et libère l’auditeur en lui offrant la joie. «Dans sa musique, résume le théologien, la clarté monte et, sans disparaître, l’ombre décroît ; la joie dépasse la douleur sans l’anéantir, le “oui” retentit plus fort que le “non”, qui pourtant n’a pas cessé de subsister.» Cette description, magnifique, pourrait être celle de la foi en Dieu.
Mélancolie paternelle
Le romancier franco-belge Éric-Emmanuel Schmitt fait partie des aficionados de Mozart, qui, affirme-t-il, lui a sauvé la vie en l’éblouissant à 15 ans. «Toi, écrit-il en s’adressant directement au compositeur dans Ma vie avec Mozart (Albin Michel, 2005), tu témoignes d’une sagesse autre : celle qui admet la souffrance sans pour autant tuer l’émerveillement, celle qui, pleurant les morts, célèbre néanmoins la vie.»
«Je n’ai créé qu’un seul chef-d’œuvre, confie Léopold Mozart à Joseph Haydn, admirateur de son fils, et il s’appelle Wolfgang.»
Tout cela — la souffrance, la mort, l’émerveillement et la vie — se retrouve dans Juste après Dieu, il y a papa (Albin Michel, 2026, 208 pages), le nouveau roman de Schmitt consacré à la relation entre Mozart et son père. Ce livre, qui s’apparente à une biographie romancée, nous laisse avec une féroce envie de réécouter la musique du maître et avec l’âme à la tendresse en matière de relations filiales. Comme bien des œuvres de Schmitt, il est un baume sur nos inquiétudes existentielles.
Léopold Mozart (1719-1787), le père, était un musicien et un compositeur renommé de la Cour du prince-archevêque de Salzbourg. Il était surtout, selon le grand historien français de la musique Émile Vuillermoz, «un technicien cultivé fort apprécié pour sa conscience professionnelle et possédant un tempérament d’éducateur et de pédagogue nettement caractérisé».
Rapidement, il prend conscience que ses deux enfants vivants — Marie-Anne, surnommée Nannerl, et Wolfgang — sont dotés de remarquables talents musicaux. Il entend consacrer sa vie à leur réussite.
Le roman de Schmitt s’ouvre sur une scène de désolation. Rongé par le chagrin, Léopold, désormais veuf, s’ennuie de son fils, parti pour la gloire à Vienne et qui ne lui écrit presque plus. Il se sent comme «un vieillard qui attend, un vieillard qui geint, un vieillard qui ressasse», sourd à la souffrance de sa fille, restée auprès de lui.
Tout au long du roman, Schmitt usera du procédé consistant à aller du présent du vieux père à son passé pour nous faire ressentir la mélancolie du créateur qui voit sa créature lui échapper. Le vieux musicien n’est pas dupe. Excellent pédagogue, il connaît ses limites en tant qu’interprète et compositeur. «Je n’ai créé qu’un seul chef-d’œuvre, confie-t-il à Joseph Haydn, admirateur de son fils, et il s’appelle Wolfgang.»
La joie de l’enfant de la balle
Retour, donc, à l’enfance de ce dernier. Il suit les cours de son père adoré, qu’il bouleverse par son génie. Tout jeune, il compose déjà en disant chercher «les notes qui s’aiment». Particulièrement petit, il amuse et émeut par sa drôlerie et sa ferveur. À six ans, il impressionne le prince-archevêque par ses exploits pianistiques. «Remercions le Seigneur, fait dire Schmitt à ce dernier. C’est Dieu lui-même qui se manifeste en votre fils, Mozart, la beauté de Dieu, la générosité de Dieu.»
Le récit, souvent, amuse. On y suit Mozart sur les genoux de la jeune Marie-Antoinette à Vienne. On le voit dans un récital, en France, auquel assistent Diderot et Rousseau.
Léopold, dès lors, se transforme en père-imprésario parcourant les capitales d’Europe — en Belgique, en France, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et en Italie — pour exhiber ses enfants prodiges, puisque Nannerl aussi, de quatre ans plus vieille que Wolfgang, est une remarquable interprète.
Dans son Histoire de la musique (Le livre de poche, 2000), d’ailleurs, Vuillermoz se demande «si l’on doit condamner en lui une tyrannique avidité et un féroce égoïsme de manager ou admirer une héroïque ténacité paternelle mise au service du génie de sa descendance». Schmitt, clairement, choisit l’option généreuse : le père se sacrifie pour le plein épanouissement de ses enfants et pour l’amour de la musique.
Le récit, souvent, amuse. On y suit Mozart sur les genoux de la jeune Marie-Antoinette à Vienne. On le voit dans un récital, en France, auquel assistent Diderot et Rousseau. S’agit-il d’un fait historique ? Mes recherches ne m’ont pas permis de le confirmer. L’affaire, à tout le moins, est plausible et divertissante.
Quand un invité crie au miracle devant l’enfant, Diderot demande d’où il vient. Apprenant qu’il arrive d’Allemagne, l’écrivain réplique que ce n’est pas un miracle, mais une invraisemblance. Mozart, facétieux, aurait apprécié. Dans une scène du roman qui se déroule alors qu’il a vingt ans, le baron Grimm, un de ses protecteurs, lui demande s’il est vrai qu’il a critiqué le chant français. «Pas du tout, proteste Wolfgang. J’ai au contraire exprimé ma vive admiration : si les Français parviennent à survivre à leur manière de chanter, ils peuvent survivre à tout.»
Wolfi l’insoumis
Cette dernière réplique veut illustrer un des obstacles rencontrés par Mozart dans son ascension vers la reconnaissance : le génie musical n’est pas diplomate. Son père, d’ailleurs, plus sage, le lui reproche. «Parce que des princes, des reines, des ducs t’installaient sur leurs genoux et te parlaient de façon familière, lui dit-il, tu t’es cru autorisé à te comporter d’égal à égal avec n’importe qui.»
Or, les Mozart ne sont pas riches, tous ces voyages leur coûtent cher et ils ne peuvent espérer de rémunération que de la part d’aristocrates qu’ils séduisent. Le père s’y est plié toute sa vie ; le fils s’y refuse, défie l’autorité, réclame sa liberté et condamne la «soumission» de son père. Il affirme avoir appris le sens de la liberté de ce dernier, avec l’idée que «seul le talent grandit».
On comprend que l’éloignement du fils est dès lors inévitable, avec la souffrance du père qui s’ensuit. Wolfgang se libère en se révoltant contre la pusillanimité qu’il attribue à son père. Il préfère la misère — et il la connaîtra abondamment — à la soumission, à l’exception de celle à Dieu, écrit-il dans une lettre de 1778 annonçant la mort de sa mère à son père. Il faudra que Léopold meure pour que Wolfgang regrette de ne pas lui avoir assez dit merci.
La musique des anges et des humains
Juste après Dieu, il y a papa est un roman allègre, sensible, d’une grande limpidité. Il va bien avec la musique de Mozart, qui brille de toutes ces qualités. Dans Ma vie avec Mozart, Schmitt faisait du compositeur son modèle artistique. «Je voudrais, écrivait-il, te rejoindre dans l’idéal d’un art simple, accessible, qui charme d’abord, bouleverse ensuite. Comme toi, je crois que la science, le métier, l’érudition, la virtuosité technique doivent disparaître sous l’apparence d’un naturel aimable. Il nous faut plaire avant tout, mais plaire sans complaire, en fuyant les recettes éprouvées, en refusant de flatter les émotions convenues, en élevant, pas en abaissant.» Juste après Dieu, il y a papa remplit cette mission.
André Compte-Sponville propose une éthique dont la maxime se formulerait ainsi : «Agis de telle sorte que tu ne sois pas indigne d’écouter Mozart !»
Chacun, ensuite, aura son Mozart, évidemment. Karl Barth en fait la musique des anges que Dieu préfère. L’athée André Comte-Sponville y trouve bel et bien du divin, mais, précise-t-il dans Bonjour l’angoisse ! et autres impromptus (PUF, 2022), «le divin, ce qu’on appelle le divin, est en nous, à portée d’âme ou de cœur : il n’est pas l’autre de l’homme, mais sa vérité la plus haute». Mozart, ajoute-t-il, incarne «la meilleure part de nous-mêmes» et s’accompagne d’une éthique dont la maxime se formulerait ainsi : «Agis de telle sorte que tu ne sois pas indigne d’écouter Mozart !»
On présente souvent le compositeur comme un musicien raffiné doublé d’un homme vulgaire dans ses rapports privés. On insiste aussi sur son affiliation à la franc-maçonnerie. Sans être fausses, ces informations sont réductrices.
Le Mozart de Schmitt, plus nuancé, n’est pas sans défauts, mais il reste un fils catholique qui dit sa foi en Dieu et en la résurrection au moment de la mort de sa mère, un mari et un père de famille affectueux et attentionné, un homme épris de liberté artistique et politique, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec ses idées maçonniques.
On peut l’aimer sans réserve.
















































