Léon XIV ne condamne pas l’intelligence artificielle. Mais il refuse qu’on la confonde avec l’intelligence humaine, et plus encore qu’on lui abandonne des tâches qui engagent la vérité, la liberté et la relation. À ses yeux, l’enjeu n’est pas seulement technique : il touche à notre manière même d’être humains.
L’intelligence artificielle s’installe partout : dans nos moteurs de recherche, dans nos écoles, dans nos téléphones, dans les hôpitaux, dans les entreprises, bientôt peut-être dans toutes les médiations ordinaires de la vie sociale. Le pape Léon XIV n’ignore ni sa puissance ni son utilité. Le Vatican reconnaît même explicitement que ces outils peuvent contribuer à la recherche, à la médecine, à l’éducation ou à l’organisation de certaines tâches. Mais la question qu’il pose est d’un autre ordre : que devient l’être humain lorsqu’il s’habitue à déléguer à des systèmes artificiels des opérations qui touchent non seulement l’efficacité, mais aussi le jugement, la parole, la mémoire et la responsabilité?
Intelligence artificielle, intelligence humaine
C’est le cœur de la position papale : l’IA ne constitue pas une intelligence au sens plein. Le document Antiqua et nova, publié par le Vatican en janvier 2025, insiste sur la différence de nature entre l’intelligence humaine et les systèmes artificiels. Une machine peut traiter des données, générer des réponses, produire des textes ou des images plausibles. Elle ne possède pourtant ni intériorité, ni conscience morale, ni expérience vécue, ni responsabilité propre. Elle ne comprend pas comme comprend une personne. Elle ne répond pas d’autrui. Elle n’habite pas le monde. Pour l’Église, cette distinction n’est pas secondaire. Elle rappelle que penser ne consiste pas seulement à calculer, mais aussi à juger, discerner, se souvenir, espérer et répondre.
Une civilisation qui s’habitue à remplacer les médiations les plus personnelles par des interfaces toujours plus performantes risque de perdre le sens de ce qu’est une relation.
C’est pourquoi Léon XIV se montre particulièrement attentif aux effets culturels de ces technologies. Dans son message pour la Journée mondiale des communications sociales du 24 janvier 2026, il avertit que l’environnement numérique actuel, structuré par des algorithmes opaques, menace d’appauvrir la pensée, de fragiliser la recherche de la vérité et de livrer l’espace public à quelques grands acteurs capables d’exercer un «contrôle oligopolistique» sur les flux d’information. À ses yeux, le problème n’est pas seulement que l’IA se trompe ; c’est qu’elle puisse nous habituer à ne plus chercher le vrai par nous-mêmes, à consommer des réponses au lieu d’exercer notre jugement.
Le document Quo vadis, humanitas?, publié le 4 mars 2026 par la Commission théologique internationale avec l’approbation du pape, élargit encore la critique. On y lit que notre époque connaît une «perte du sens de l’histoire» et une réduction de l’expérience au profit du moment fugitif. La culture numérique, y affirme-t-on, risque de refermer l’humanité sur un présent sans mémoire ni espérance. Le texte parle aussi d’un monde «hyperconnecté» où les dynamiques économiques, politiques, sociales et militaires peuvent devenir incontrôlables, tandis que l’action humaine elle-même est de plus en plus analysée et formatée selon des objectifs de pouvoir ou de marché.
Le Vatican emploie ici des mots forts : contrôle social, manipulation, homogénéisation. Le diagnostic est net : la technique peut servir l’homme, mais elle peut aussi contribuer à le réduire à un ensemble de données exploitables.
L’IA au confessionnal ?
Une telle inquiétude pourrait sembler abstraite si elle ne trouvait pas déjà des expressions concrètes. Or il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir surgir des expériences qui brouillent la frontière entre assistance technique et présence humaine.
En 2024, à la chapelle Saint-Pierre de Lucerne, en Suisse, une installation intitulée Deus in Machina a mis en scène un avatar de «Jésus» animé par intelligence artificielle dans un confessionnal. Le projet, développé avec des chercheurs universitaires, permettait à des visiteurs de dialoguer avec cette figure artificielle sur la foi, la morale ou leur vie personnelle.
Voulons-nous d’un monde toujours plus performant, ou d’un monde encore habitable pour des personnes?
Les responsables ont précisé qu’il ne s’agissait pas d’une confession sacramentelle et que l’installation ne prétendait pas remplacer un prêtre. Il n’en demeure pas moins que l’emplacement même du dispositif (un confessionnal) a frappé les esprits. Car il donnait à voir, presque à l’état pur, la tentation de substituer à une présence réelle une simulation de présence.
C’est précisément là que la réserve chrétienne devient la plus intelligible. Une parole confiée à une machine n’est pas une parole reçue par une conscience. Une réponse générée par algorithme n’est pas une écoute. Une imitation de visage, même habile, n’est pas une rencontre.
Le problème n’est pas seulement théologique ; il est humain. Une civilisation qui s’habitue à remplacer les médiations les plus personnelles par des interfaces toujours plus performantes risque de perdre le sens de ce qu’est une relation. Or, pour le pape, la relation n’est pas un supplément affectif ajouté à la vie humaine : elle en constitue le cœur. C’est pourquoi Quo vadis, humanitas? insiste aussi sur la valeur des liens familiaux et communautaires comme rempart contre une mondialisation homogénéisante qui fragilise les attaches véritables.
Quand l’IA fait la guerre
Cette logique vaut avec encore plus de gravité lorsqu’on aborde les usages militaires de l’IA. Léon XIV a dénoncé à plusieurs reprises la délégation aux machines de décisions touchant à la vie et à la mort. Dans ses messages récents, il voit dans cette évolution une «spirale destructrice» : plus l’acte de tuer est médiatisé par des systèmes automatisés, plus la responsabilité morale se dissout. À l’horizon se dessine une guerre où l’efficacité technique risque de s’émanciper de toute conscience. Pour l’Église, cette perspective ne représente pas simplement un danger stratégique, mais une blessure infligée à l’idée même d’humanité.
Il serait donc faux de présenter le pape comme un adversaire pur et simple de l’innovation. Sa position est plus exigeante que cela. Il ne demande pas de revenir en arrière, mais de rétablir une hiérarchie. La technique doit rester un moyen ; elle ne peut devenir la mesure du bien. L’IA peut aider, accélérer, assister, soutenir. Elle ne doit ni définir l’homme, ni absorber sa liberté, ni remplacer les relations qui le constituent. Au fond, Léon XIV pose une question simple, mais redoutable : voulons-nous d’un monde toujours plus performant, ou d’un monde encore habitable pour des personnes? À cette question, le christianisme apporte une réponse sans détour : une société ne se juge pas d’abord à la sophistication de ses outils, mais à sa capacité de protéger ce qui, en l’homme, ne se laisse ni calculer ni reproduire.










































![La botaniste Marcelle Gauvreau. Auteur inconnu (Archives du Jardin botanique de Montréal) [CC BY-SA 4.0], via Wikimedia Commons](https://presence-info.ca/wp-content/uploads/2021/05/201806_gauvreau_wiki-350x250.jpg)





