Vous êtes-vous déjà frottés à l’œuvre du penseur d’origine roumaine d’expression française Emil Cioran (1911-1995) ? C’est une épreuve. Le gars fait penser à un barbare habillé chic qui débarque dans un party de philosophes et de théologiens et qui assomme tout le monde. L’assemblée discutait, de bonne foi, du sens de la vie, et voilà que notre homme, avec des formules aux tournures princières, déclare péremptoirement que tout cela tourne à vide.
«La vie n’a pas de sens, clame-t-il, elle ne se nourrit que d’illusions ; il n’y a pas de bon Dieu, peut-être seulement un mauvais démiurge qui a créé un monde lamentable ; la mort nous guette et rend notre agitation insignifiante ; tout le monde est minable, et moi le premier.» On doit toutefois comprendre que celui qui balance ces sentences avec style se croit tout de même supérieur aux autres, du fait de son savoir sur la nullité universelle.
Ah, Cioran ! Le philosophe des adolescents artistes qui découvrent la puissance des mots graves ! Le penseur des agnostiques inquiets qui cherchent confirmation de leur manque de foi ? Le désespéré paradoxalement le plus militant qui soit !
À 20 ans, en quête d’absolu, comme il devrait être normal de l’être à cet âge, je l’ai un peu lu. Et si ce chantre de la lucidité noire avait raison ? me disais-je. À 20 ans, quand on aime la philosophie, on admire les décapeurs d’idées reçues qui nous donnent l’impression d’entrer dans le cercle des initiés.
Une biographie sans complaisance

Rapidement, toutefois, j’ai décroché. Lire l’apologie du suicide sous la plume d’un esthète sexagénaire ? Non merci. Suivre Cioran dans sa détestation des femmes enceintes ? Non merci. Me complaire, avec le prophète de malheur, dans de belles phrases sur l’inanité de l’existence, alors que j’aimais la vie et que je voulais être du côté de ceux qui doivent se battre pour survivre ? Non merci. Je ne savais pas tout, alors, de Cioran, mais j’en savais assez pour refuser son invitation à désespérer.
La lecture de Cioran ou le gai désespoir (L’Archipel, 2025, 464 pages), la solide biographie que lui consacre l’écrivaine franco-suisse d’origine roumaine Anca Visdei, me confirme que ma réaction de l’époque était la bonne. Il y a des penseurs qui me heurtent à certains égards, mais que je peux admirer sur d’autres plans. Chez Cioran, je ne sais pas ce que je pourrais sauver, à part, peut-être, son amour de la musique classique.
Anca Visdei n’a pourtant pas écrit cette riche biographie, qui a reçu le prix Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux 2025, pour discréditer Cioran. Dans l’épilogue, elle dit trouver «ses écrits toniques». Ils sont exagérément sombres, reconnaît-elle, mais, par là même, «ils nous rendent sensibles aux nuances de noir dans lesquelles, pour les différencier, on découvre des lumières d’espoir». En 1986, dans un entretien avec Cioran, reproduit en annexe de cette biographie, Visdei allait jusqu’à écrire que l’homme était, en personne, «d’une grande gaieté et d’une exquise courtoisie».
Dans les pages qui précèdent, pourtant, elle ne lui fait pas de quartier. L’homme est certes «prodigieusement intelligent et cultivé», mais c’est «un provocateur et un immature». L’empathie et la gratitude lui sont étrangères. Tout ce qui compte, pour lui, dans ses textes comme dans la vie, «est d’être en colère. Avec ou sans raison. Mais avec style.» Il a du charme, note-t-elle, mais «il se répète beaucoup» et «dit presque toujours une chose et son contraire».
Une erreur de jeunesse qui dure
Ce portrait suffirait pour nous en éloigner. Or, il y a pire. Dans la vingtaine, dans ses premiers textes, Cioran était carrément fasciste et hitlérien. «Si j’aime quelque chose chez les hitlériens, écrit en 1933, c’est le culte de l’irrationnel, l’exaltation de la vitalité en tant que telle, l’expansion virile des forces sans esprit critique, sans réserve et sans contrainte.» Au même moment, dans son premier livre, il dénonce l’humanisme, le pacifisme et l’idée de la liberté pour tous. Erreur de jeunesse, a-t-on dit par la suite. C’est à voir.
«Emil Cioran, force est de le constater, n’a pas grand-chose d’aimable.»
Partisan du mouvement fasciste La Garde de fer dans la Roumanie des années 1930, Cioran écrit des textes dans lesquels il exprime son mépris pour son pays — petit, minable, hors de l’histoire — et en appelle à l’arrivée d’un chef providentiel qui transformera son «peuple de lymphatiques» en une Roumanie «contradictoire, furieuse et menaçante», notamment en neutralisant l’influence juive.
Cioran est donc bien antisémite, et il le restera. En 1967, dans ses cahiers — son journal personnel —, il note que les Juifs prennent trop de place, tout comme les Noirs, d’ailleurs. Ce n’est pas tout : il méprise les femmes, tout juste bonnes dans la cuisine et au bordel, selon lui. Il aurait dit à l’adolescente Vanessa Springora que l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff lui faisait un honneur en la choisissant. Quant aux homosexuels, ils lui font horreur.
Il est, alors, dans la cinquantaine. On ne parle plus d’une erreur de jeunesse. Dans les années 1980, il se dit en colère de devoir faire la queue «avec les immigrés» pour renouveler sa carte de réfugié, lui qui vit en France depuis 1940 sans avoir demandé la nationalité française.
L’homme, force est de le constater, n’a pas grand-chose d’aimable. Il aime la musique, d’accord, il méprise l’argent — c’est sa compagne qui le fera vivre pendant des décennies, même s’il se glorifie de vivre «seul, comme un ascète» — et fuit les mondanités. Sa prose, c’est vrai, a parfois de saisissantes fulgurances. Ça ne fait pas un gros bilan en sa faveur, compte tenu de son passif.
À quelques reprises, il rejette les «emballements» politiques de sa jeunesse, mais c’est pour se réfugier dans un apolitisme qui le rend sourd aux appels à l’aide de ses compatriotes roumains écrasés sous la botte de Ceausescu. En 1977, l’écrivain roumain dissident Paul Goma rédige une courageuse lettre ouverte réclamant le respect des droits de l’homme dans son pays. Eugène Ionesco appuie le mouvement. «Cioran, lui, reste muet», note Visdei. L’année suivante, Ionesco poursuit le combat dans le journal Le Monde. «Cioran, lui, ne réagit pas à la situation politique roumaine», constate Visdei.
À quoi bon, en effet, doit-il se dire ? Puisque tout est absurde, nul, insignifiant, voué à la destruction et à la mort, pourquoi s’engager dans la défense de ses semblables ? Dans des lettres à des membres de sa famille restés en Roumanie — à qui il enverra tout de même des choses utiles sa vie durant —, Cioran se plaint de souffrir plus qu’eux. C’est indécent.
Le problème du nihilisme
Camus, devant le silence de Dieu et du monde aux supplications des humains en quête de sens, concluait à l’absurdité de l’existence, mais ajoutait dans le même élan que la solidarité humaine en devenait d’autant plus nécessaire. Vivre est si dur, sur le plan existentiel, que la fraternité est notre seule option de survie.
«Le nihilisme, c’est la philosophie des fatigués. Parce que plus rien ne leur tente, ils décrètent que plus rien n’a de valeur.»
Cioran constate la même absurdité et se réfugie dans un nihilisme esthétisant. Gide, Camus et Mauriac trouveront néanmoins des vertus à son Précis de décomposition (1949), le premier de ses livres écrits en français, ce qui n’empêchera pas Cioran de mépriser Camus.
D’autres écrivains ne s’y laisseront pas prendre. En 1975, John Updike dit des textes de Cioran qu’ils sont vides et que le penseur est un poseur. L’Italien Claudio Magris, en 1986, qualifie Cioran de «parasite du malaise», une formule qui ressemble à celle que le Roumain utilisait lui-même pour se définir : «parasite du péché originel». Dès 1934, le critique roumain Serban Cioculescu avait vu juste en portraiturant le jeune Cioran en «cabotin du désespoir».
Visdei, quant à elle, dit admirer le style des aphorismes de Cioran dans ses derniers livres, mais c’est après avoir mentionné que, dans ses ouvrages précédents, ses idées ne sont pas originales, qu’il «utilise toujours plus de mots que n’en demande l’expression d’une idée», qu’il «s’écoute écrire» et que sa syntaxe est laborieuse.
Le problème fondamental, pour moi, se situe dans le nihilisme de Cioran. Ce dernier affirme, comme s’il s’agissait de vérités incontestables, que Dieu n’existe pas, que la vie est absurde et que les valeurs humaines sont des illusions. Les croyants, évidemment, refuseront ces constats en répliquant que Dieu existe, que la vie a donc du sens et que les textes sacrés offrent un fondement aux valeurs humaines. Les deux positions sont irréconciliables, évidemment, et, de plus, impossibles à prouver.
«Nous ne savons pas si Dieu existe, écrit André Comte-Sponville dans Présentations de la philosophie (Le livre de poche, 2002). C’est pourquoi la question se pose d’y croire ou pas.» Dire oui ou non, c’est faire un choix, un pari. Dans un cas comme dans l’autre, toutefois, le choix du sens et de la valeur est possible. L’incroyant n’est pas condamné au nihilisme.
Sens et amour
Se contenter de croire ou de ne pas croire, en gros, ne suffit jamais. Le nihilisme, explique Comte-Sponville dans son Dictionnaire philosophique (PUF, 2001), «est une philosophie de peine-à-jouir, de peine-à-aimer, de peine-à-vouloir». C’est la philosophie des fatigués. Parce que plus rien ne leur tente, ils décrètent que plus rien n’a de valeur. «Le tourment, chez certains, est un besoin, un appétit, et un accomplissement, écrit par exemple Cioran dans Le mauvais démiurge en 1969. Partout ils se sentent diminués, sauf en enfer.»
Erreur, dit Comte-Sponville. «Ce n’est pas parce que le monde et la vie sont aimables qu’il faudrait les aimer ; c’est parce que nous les aimons qu’ils sont, pour nous, aimables», explique-t-il. C’est à nous de donner du sens, de la valeur à ce que nous aimons, y compris à Dieu, le cas échéant.
Encore faut-il, pour cela, être capable d’aimer. L’optimisme philosophique, comme son contraire, d’ailleurs, est un choix. Cioran, dans cette entreprise, est plus un obstacle qu’un viatique.
















































