Une religieuse de 92 ans est récemment venue témoigner dans un cours sur l’histoire des femmes offert par la professeure Louise Bienvenue. Ses étudiants et étudiantes «ont été fascinés», raconte-t-elle en entrevue. La sœur, debout pendant une heure, a parlé de son engagement auprès des populations démunies et de la promotion des femmes dans l’Église. Notre série Religieuses au Québec a jusqu’ici retracé des trajectoires singulières de religieuses. Mais au-delà des portraits, où en est aujourd’hui la recherche sur l’histoire de ces femmes consacrées? Et comment la jeune génération interagit-elle avec ce passé catholique qui lui est souvent étranger?
Louise Bienvenue, professeure au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et spécialiste notamment des femmes et du genre, a hésité la première fois qu’elle a voulu mettre en contact direct ses étudiants avec des personnes consacrées, directement au couvent des Petites Sœurs de la Sainte-Famille, des religieuses auxiliaires du clergé. Elle a vite compris que ses craintes étaient infondées. «Je me rends compte que j’avais des préjugés qui étaient plus ceux de mon époque que de la leur». Les étudiants n’avaient pas le sentiment de se faire convertir, ils visitaient un très beau couvent comme on visiterait un musée. «C’était un moment extraordinaire d’échange intergénérationnel».
Un champ en transformation
«Les historiens de la génération qui m’a précédée avaient souvent fait l’école auprès de religieuses», explique Louise Bienvenue. La question était alors fréquemment personnelle et était généralement très arrimée à l’histoire des femmes et à ses préoccupations, notamment la question du patriarcat, le travail invisible ou le rapport à la maternité. Aujourd’hui, le champ des études sur les religieuses est toujours actif, avec des spécialistes, tels que Catherine Foisy, Dominique Laperle ou Catherine Larochelle par exemple, qui ont de nouveaux angles, comme celui de la décolonisation et des relations internationales.
«Il y a une sorte d’exotisme par rapport au phénomène religieux pour des personnes qui n’ont pas été à l’église.»
Louise Bienvenue, professeure
Il y a toutefois une certaine méconnaissance de l’histoire du catholicisme pour les jeunes générations, dont beaucoup ne sont pas confrontés à ce sujet dans leur vie quotidienne et ont grandi sans pratique religieuse. Le catholicisme leur apparaît alors comme un univers lointain. «Il y a une sorte d’exotisme par rapport au phénomène religieux pour des personnes qui n’ont pas été à l’église», note la professeure Bienvenue. Les espaces de rencontres avec les religieuses, qui se font de plus en plus rares, sont alors parfois des moments déclencheurs pour des projets de maîtrise.
Mais l’accès aux sources pour faire de telles recherches varie beaucoup, selon Louise Bienvenue, qui a visité plusieurs archives religieuses lors de ses recherches depuis sa maîtrise jusqu’à plus récemment dans le cadre de son livre sur l’historienne Marie-Claire Daveluy. Selon son expérience, certaines communautés ont à cœur de témoigner de leur présence dans l’histoire du Québec, sans rien à cacher. Mais pour d’autres communautés, ayant tenu, par des orphelinats, puis celles impliquées dans des pensionnats pour Autochtones, l’accès était souvent beaucoup plus restreint.
«J’espère que la transition vers une gestion laïque de ces archives religieuses va aller dans le sens d’une transparence et d’une ouverture. Je pense que c’est nécessaire si on veut avoir l’heure juste sur notre passé collectif, entre autres pour ce qui touche l’éducation, la santé, les services sociaux.»
Des religieuses philanthropes, à la foi profonde et au grand savoir
Qu’est-ce qui est encore méconnu au sujet des religieuses et qui bénéficierait d’une plus grande attention, alors qu’il y a encore des témoins qui peuvent parler de leur expérience? «On a mis beaucoup en lumière le care, la notion de prendre soin. Mais on connaît moins peut-être leur rôle économique», souligne Louise Bienvenue. L’apport économique des religieuses, que ce soit en termes de travail ou de soutien financier, a été essentiel pour l’Église et le développement d’institutions sociales.
«On se souvient des collèges classiques comme des institutions dédiées à la formation de l’élite masculine, mais c’était des institutions pauvres pendant plusieurs décennies, leurs assises économiques étaient fragiles. Sans l’implication des sœurs pour la préparation de la nourriture, le ménage, le blanchissage, la gestion quotidienne des espaces – pour un revenu dérisoire – la survie des collèges aurait été très difficile», explique la professeure.
Elle rappelle aussi que certaines communautés ont soutenu financièrement des œuvres, parfois à la demande d’évêques, grâce des finances gérées avec une discipline de fer.
«On a mis beaucoup en lumière le care, la notion de prendre soin. Mais on connaît moins le rôle économique des religieuses.»
Louise Bienvenue, professeure
Louise Bienvenue a également été marquée par la conscience spirituelle des religieuses. «Ce qui m’a frappée, c’est la volonté de ces religieuses-là d’être considérées comme de véritables femmes d’Église, comme des femmes de religion et de foi – alors que quand je faisais mes études, les religieuses nous étaient souvent présentées comme des femmes qui font carrière, contrairement aux mères à la maison.» Les Petites Sœurs de la Sainte-Famille par exemple, ont revendiqué leur statut de moniales, s’assurant partout où elles s’installaient d’avoir tous les éléments nécessaires à leur vie spirituelle, comme du temps de prière et des retraites annuelles.
Enfin, le rapport des religieuses au savoir demeure un chantier prometteur, comme l’a montré récemment le livre de Mélanie Lafrance Femmes de science (Septentrion, 2025) à propos des Ursulines. Il faudrait approfondir les recherches, entre autres sur les religieuses comme infirmières spécialisées, archivistes, historiennes, bref, sur leur contribution intellectuelle et culturelle.
L’étude des religieuses sort donc l’histoire des communautés féminines du seul cadre religieux pour la relier à l’économie, à l’éducation, à la santé, au patrimoine, comme l’a par ailleurs récemment montré le colloque «La fin des congrégations religieuses féminines au Québec. Quels héritages pour l’action communautaire autonome aujourd’hui ?» tenu à l’UQAM. À l’heure où ces communautés entrent dans une phase d’accomplissement et de transmission, revisiter leur rôle important tout au long de notre histoire devient une manière de mieux comprendre l’architecture sociale du Québec contemporain.
Présence – information religieuse prépare Ondes d’archives, un balado qui relie le passé et le présent de communautés religieuses en faisant le lien entre document d’archives ou objet ancien et l’histoire orale d’une personne consacrée. À découvrir ce printemps.
Voir aussi :
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : la grande entreprise de sœur Augustine, 13 février 2026
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : l’auxiliatrice Christiane Sibillotte, 6 janvier 2026
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : la pédagogie novatrice d’Élisabeth Turgeon, 4 novembre 2025
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : l’impact multiforme de Marguerite Bourgeoys, 22 octobre 2025

















































