La visite annoncée du pape Léon XIV à Pavie, où il doit se recueillir devant les reliques de saint Augustin, son maître à penser, remet en lumière une question rarement posée de manière frontale mais pourtant d’une rare actualité : quelle place occupent encore les reliques dans le christianisme contemporain ? Que révèlent-elles de notre rapport à la foi, à la mémoire et à la matérialité dans un monde où les formes du sacré sont de plus en plus interrogées ?
À Pavie, dans la basilique San Pietro in Ciel d’Oro (Saint-Pierre-au-Ciel-d’Or), repose le corps de saint Augustin, l’un des grands penseurs du christianisme. Ce lieu attire depuis des siècles des pèlerins venus du monde entier. Il s’inscrit dans une tradition ancienne où les reliques — qu’il s’agisse de corps, d’ossements ou d’objets associés aux saints — sont considérées comme des signes de leur présence spirituelle, mais aussi comme des marqueurs historiques et identitaires fortement ancrés dans la culture catholique.
Pourtant, cette pratique n’est pas propre au christianisme. On retrouve des formes de vénération des restes humains ou d’objets associés au sacré dans d’autres traditions religieuses : dans le bouddhisme avec les reliques du Bouddha conservées dans divers stupas en Asie, dans certaines traditions islamiques autour d’objets attribués au Prophète, ou encore dans des cultures anciennes où les dépouilles des figures fondatrices participaient à des rites de mémoire ou de légitimation. En clair, la relation entre sacré et trace matérielle traverse les civilisations, même si elle prend des formes et des intensités variables.
Le spirituel et le matériel
Dans le christianisme, que signifie encore cette pratique aujourd’hui, dans des sociétés marquées à la fois par la sécularisation et par des formes renouvelées du religieux ?
Dans la tradition catholique, les reliques ne sont pas censées être des objets « magiques » ou des instruments de pouvoir. Elles renvoient avant tout à une vie, à un témoignage, à une histoire spirituelle. Elles rappellent le parcours d’un saint et ce qu’il a incarné, plus qu’elles ne sont vénérées pour elles-mêmes. Mais cette distinction théologique se confronte souvent à des pratiques de dévotion où la matérialité prend, dans les faits, une place plus centrale.
Le mot corpus désigne d’abord le
corps physique du saint, sa dépouille,
la réalité matérielle des reliques.
Mais il renvoie aussi à l’ensemble de son œuvre :
ses écrits, ses sermons, ses lettres et sa pensée doctrinale.
Cette nuance est parfois formulée de manière très concrète par des acteurs du monde ecclésial. Interrogé par nos soins, l’ancien recteur de la basilique Saint-Augustin d’Annaba et docteur en philosophie politique de l’Université catholique de Louvain, le père Lucien Borg, avait résumé l’enjeu par une formule lapidaire : Corpus sancti Augustini. Derrière cette expression apparemment simple et volontairement ouverte se déploie une double lecture. Le mot corpus désigne d’abord le corps physique du saint, sa dépouille, la réalité matérielle des reliques. Mais il renvoie aussi, dans un sens plus large et toujours vivant dans les usages intellectuels contemporains, à l’ensemble de son œuvre : le corpus augustinien, c’est-à-dire ses écrits, ses sermons, ses lettres et sa pensée doctrinale. Entre ces deux dimensions — le corps et le texte — se dessine une continuité plus qu’une opposition.
Pour le prêtre augustinien, la présence de cette figure majeure de la pensée chrétienne ne se limite ni à ses restes ni à son héritage intellectuel pris isolément, mais à l’entrelacement de ces deux formes de présence : l’incarnation et la parole.
Le voyage des reliques
Cette réflexion au sujet du culte des reliques prend une résonance particulière à la veille de la visite du Saint-Père à Pavie, notamment lorsqu’on retrace le parcours des restes d’Augustin. Que de péripéties, en effet !
Mort à Hippone assiégée par les Vandales en 430, son corps n’a pas immédiatement trouvé sa place actuelle. Selon les traditions historiques, sa dépouille aurait été transférée au début du VIIIe siècle vers la Sardaigne afin de la préserver dans un contexte d’instabilité en Afrique du Nord. Elle aurait ensuite été déplacée en Italie du Nord sous les Lombards avant d’être définitivement installée à Pavie, où elle repose aujourd’hui.
Cette trajectoire, faite de déplacements successifs, rappelle que les reliques ne sont jamais totalement fixées dans un lieu, mais inscrites dans des circulations historiques, religieuses et politiques.
Parallèlement, une relique attribuée à saint Augustin — un cubitus correspondant à son avant-bras droit — est conservée à Annaba, dans la basilique qui lui est dédiée sur le site de l’antique Hippone, où s’était rendu le pape en avril dernier lors de sa visite historique en Algérie.
Cet ossement fit l’objet d’une translation au début de la période coloniale française, dans le contexte du renouveau missionnaire. Le premier évêque d’Alger, Mgr Dupuch, obtint du pape Grégoire XVI sa restitution. Elle fut rapatriée en Algérie le 28 octobre 1848 à bord de la corvette à vapeur Gassendi.
Son arrivée suscita une forte ferveur parmi les nouveaux colons français, dans un contexte où la redécouverte des lieux augustiniens contribuait à la construction symbolique d’un ancrage religieux et historique en Afrique du Nord.
Cet événement, perçu comme un retour symbolique de l’évêque sur sa terre natale, s’inscrivait dans un contexte plus conflictuel : celui d’une présence missionnaire en pays d’Islam associée par une partie des populations locales à une entreprise de domination politique et d’acculturation, dans le cadre du projet colonial. Il témoigne ainsi de la recomposition des équilibres religieux et politiques au début de la période coloniale française.
Enracinement nord-africain
Mais cette lecture linéaire laisse échapper une autre profondeur historique. Augustin est d’abord un enfant du pays, né à Thagaste, l’actuelle Souk Ahras, évêque d’Hippone et figure pleinement enracinée dans cette terre nord-africaine. Il appartient à cette ancienne Numidie de l’Antiquité tardive, bien antérieure à l’islam, où se sont élaborées des strates spirituelles, culturelles et intellectuelles appelées à traverser les siècles et à se reconfigurer au fil des ruptures historiques.
Les reliques ne sont jamais totalement fixées dans un lieu,
mais inscrites dans des circulations
historiques, religieuses et politiques.
Dès lors, la circulation de ses reliques en Méditerranée peut aussi se lire autrement : non seulement comme le produit de vicissitudes historiques, mais aussi comme une forme de retour différé, presque paradoxal, vers sa terre d’origine. Une manière, en quelque sorte, de rappeler qu’Augustin n’a jamais totalement quitté l’Algérie à laquelle il appartient.
Là-bas, les lieux augustiniens ne se réduisent pas à de simples vestiges archéologiques. Ils demeurent traversés par une mémoire active, parfois discrète, où la figure du saint dépasse les appartenances confessionnelles. Jusqu’à aujourd’hui, ces espaces restent investis d’une forme de reconnaissance patrimoniale et symbolique, y compris dans certaines traditions populaires musulmanes locales, à travers les figures soufies de Sidi Messaoud à Souk Ahras et de Lella Bouna à Annaba, comme si la trace du “Marabout chrétien” appartenait déjà à une mémoire plus large que celle des seules traditions religieuses.
Sagesse de la piété populaire
En pratique, symbole et objet peuvent se confondre au point que leur frontière devient difficile à discerner. Pèlerinages, culte des saints, offrandes ou vénération des reliques sont des expressions de ce que l’on appelle la piété populaire, aux formes multiples et évolutives. Il s’agit d’un vaste ensemble de pratiques vivantes où se mêlent tradition, culture, quête spirituelle et parfois simple besoin de sens.
Cette dynamique renvoie à une dimension
fondamentale de la foi chrétienne :
l’Incarnation comme fondement du rapport au divin.
Même dans un contexte où la pratique chrétienne est globalement en recul dans nos régions, cette «piété populaire» semble connaître un regain d’intérêt. Comment comprendre, en effet, l’engouement persistant pour les processions du Saint-Sacrement, les pèlerinages mariaux, notamment à l’occasion de l’Assomption, ou encore pour d’autres formes de dévotion qui continuent de rassembler largement ?
Cette dynamique renvoie à une dimension fondamentale de la foi chrétienne : l’Incarnation comme fondement du rapport au divin. Autrement dit, une foi qui ne se comprend pas uniquement comme adhésion intellectuelle, mais comme expérience incarnée, inscrite dans des gestes, des lieux et des corps.
La visite du pape Léon XIV à Pavie s’inscrit précisément dans cette vision. Elle met en relation deux lieux pétris d’histoire — Pavie et Annaba — et deux dimensions d’un même héritage : celui d’Augustin, dont la pensée continue de structurer une large part de la tradition chrétienne.
Entre ces deux rives, ce ne sont pas seulement des reliques qui circulent, mais aussi des manières de penser le corps, la mémoire et le sacré. Le déplacement du pape devient alors le point de départ d’une interrogation plus large sur la manière dont les sociétés contemporaines lisent encore ces traces matérielles.
Au fond, la question demeure ouverte : que faisons-nous aujourd’hui de ces fragments de mémoire que sont les reliques ? Et que disent-ils de nous, autant que des saints auxquels ils renvoient ?
Par Mohamed Chérif Lachichi, journaliste et auteur
















































