353 ans après sa mort, Jeanne Mance, cofondatrice de Montréal, vient de faire son entrée dans le dictionnaire Le Petit Robert de la langue française. La cinéaste et coresponsable du Centre Jeanne-Mance à Montréal, Annabel Loyola, a partagé avec Présence ses réflexions au sujet de cette nouvelle reconnaissance.
La vénérable est donc entrée dans les pages du Petit Robert au côté de célébrités québécoises comme Michel Rabagliati et Wajdi Mouawad. La cinéaste Annabel Loyola se réjouit de cette nouvelle consécration. «Je suis contente, car Jeanne Mance est enfin reconnue en France. Curieusement, elle ne l’est pas vraiment là-bas, à part à Langres [commune où elle est née] et dans certains milieux érudits.»
C’est pourquoi la décision des artisans du Petit Robert 2027 d’inclure Jeanne Mance dans sa liste des noms propres l’interroge. «Qu’elle fasse son entrée dans un dictionnaire reconnu, c’est qu’il s’est passé quelque chose», avance celle qui a consacré quatre documentaires sur l’histoire de la fondation de Ville-Marie et sur l’Hôtel-Dieu fondé par Jeanne-Mance.
Dans une entrevue accordée au Devoir, madame Géraldine Moinard, directrice de la rédaction aux Éditions Le Robert explique cette décision en évoquant un désir de mettre en lumière des femmes qui ont été oubliées. «Dans le cas de Jeanne Mance, on pourrait dire que c’est un rattrapage, puisqu’elle est décédée depuis 350 ans. […] Je pense qu’il y a eu beaucoup de femmes qui ont été oubliées dans l’histoire — et dans les dictionnaires aussi. Il faut aussi reconnaître qu’on peut [se] rattraper et faire de la place à des gens qui ont été oubliés», a-t-elle déclaré.
Cofondatrice de Montréal
«Il faut commémorer. Il faut que l’on se souvienne de notre histoire, quelle qu’elle soit. Il faut parler de l’Histoire pour ne pas l’oublier.»
Annabel Loyola
«Personnellement, j’aurais pu mettre d’autres femmes. Il y a en beaucoup qui sont des oubliées de l’Histoire!», lance Annabel Loyola. «Pourquoi Jeanne Mance? Je dirais que la reconnaissance de Jeanne Mance comme cofondatrice de Montréal à l’égal de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve par la Ville de Montréal en 2012 a fait toute la différence. En France [à l’époque], il y a eu des entrevues et des dossiers spéciaux sur Jeanne Mance qui ont été publiés dans les médias.»
La cinéaste évoque également le rôle des Sœurs Hospitalières de Saint-Joseph. «Leur travail est essentiel pour la préservation de sa mémoire», précise celle qui est la coresponsable du Centre Jeanne-Mance.
Humble, Annabel Loyola ne s’attarde pas à sa trilogie qui remet en lumière l’importance du rôle joué par Jeanne Mance dans la fondation de Montréal. Coïncidence historique, la sortie montréalaise de son film, La folle entreprise, sur les pas de Jeanne Mance, a eu lieu le 8 mars 2011. Le jour même, la Ville de Montréal octroie à Jeanne Mance le titre honorifique de Bâtisseuse de la Cité.
Marie-Claire Daveluy
La veille, soit le 7 mars 2011, la Ville de Montréal lance, en prévision du 350e anniversaire de la fondation de la Ville en 2017, une «importante démarche visant à reconnaître Jeanne Mance comme cofondatrice de Montréal, au côté de Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve». Cette démarche, à laquelle ont participé l’historien Jacques Lacoursière et le Musée des Hospitalières, a mené à la reconnaissance de Jeanne Mance comme fondatrice de Montréal le 17 mai 2012.
Annabel Loyola rappelle également le rôle crucial joué par madame Marie-Claire Daveluy, historienne et biographe de Jeanne Mance. «En 1920, elle organise une fête annuelle au monument de l’Hôtel-Dieu autour de la date anniversaire de la fondation de Montréal pour célébrer Jeanne Mance dans son rôle de cofondatrice de Montréal.»
Pour la cinéaste, l’entrée de Jeanne Mance dans le dictionnaire Le Petit Robert, dont la notice n’a pas encore été dévoilée, s’explique donc par «tout le travail de reconnaissance qui a été réalisé depuis des décennies.»
Annabel Loyola souhaite que la fondation de Montréal soit soulignée annuellement. «Ce n’est pas obligé que ce soit autour d’une messe commémorative comme cela se faisait avant. Cela peut prendre une autre forme. Toutefois, il faut commémorer. Il faut que l’on se souvienne de notre histoire, quelle qu’elle soit. Il faut parler de l’Histoire pour ne pas l’oublier. Si tu l’oublies, tu n’apprends rien. Pour moi, c’est essentiel.»
Prochain documentaire
L’Histoire sera justement au cœur de son prochain documentaire. Présentement en chantier, ce dernier s’attardera sur deux objets patrimoniaux et sur soixante haches qui ont servi à la rénovation de la cathédrale Notre-Dame.
«J’aime rappeler que ce ne sont pas des militaires qui sont venus coloniser ce territoire en tuant ses premiers habitants. Non, ce sont des gens de métiers, des artisans, des personnes qui ont travaillé de leurs mains …»
Annabel Loyola
«Au Musée des Hospitalières, il y a un superbe escalier de trois étages qui date d’entre le 16e et le 17e siècle. Il provient du tout premier Hôtel-Dieu de Laflèche fondé par Jérôme Royer de la Dauversière.» Il est probable que Jeanne Mance l’ait gravi lors d’une de ses visites en France pour recruter des artisans pour Ville-Marie, premier nom de Montréal. Cet élément architectural a été offert en 1963 à la Ville de Montréal par le département de la Sarthe. L’escalier a été entièrement rénové par des Compagnons du Devoir.
«Je suis partie de cet escalier afin de parler des artisans qui ont bâti Montréal. La trame de fond du documentaire est toujours l’histoire des débuts de la ville», explique Annabel Loyola.
La documentariste va également à la rencontre de Mathieu Colettte, forgeron montréalais, qui a participé à la création de soixante haches qui ont servi à rénover la cathédrale Notre-Dame de Paris après l’incendie du 15 avril 2019. C’est dans ce lieu sacré que trente-deux membres de la Société Notre-Dame ont, le 27 février 1642, consacré à Jésus, Marie et Joseph le futur emplacement de Montréal qu’ils baptisent Ville-Marie.
La cinéaste s’attarde aussi sur un artéfact architectural d’une grande importance historique, soit l’escalier de la maison natale de sainte Marguerite Bourgeoys.
«J’aime rappeler que ce ne sont pas des militaires qui sont venus coloniser ce territoire en tuant ses premiers habitants. Non, ce sont des gens de métiers, des artisans, des personnes qui ont travaillé de leurs mains, car ils croyaient en ce projet de créer une société nouvelle dans laquelle tous pourraient vivre ensemble. C’était leur rêve. Je ne parle pas de ce que cela est devenu, mais je parle de ce que cela voulait être», conclut-elle.















































