Au Québec, la passion du hockey est-elle une religion? Avec les victoires des Canadiens de Montréal dans les séries éliminatoires, la question se pose et suscite des commentaires amusés, mais aussi des avis contrastés. En particulier lorsque des partisans se massent dans une cathédrale catholique pour suivre les matchs sur écran géant. Présence a pu le constater en interrogeant des croyants et des partisans de la Sainte-Flanelle.
Pour rappel, des diffusions sur écran géant se tiennent depuis le 19 avril dernier dans la cathédrale Saint-Jean-l’Évangéliste, à Saint-Jean-sur-Richelieu. Il s’agit d’une initiative de l’organisme à but non lucratif La Cargaison – Collectif créatif dont l’objectif est de soutenir la création culturelle locale.
Objectif : Faire vivre l’église.
«Tout est fait dans le respect du lieu, c’est un bijou patrimonial. Notre but, c’est de le mettre en valeur aussi par les arts et par le hockey cette fois-ci», déclarait dans l’émission Tout un matin de Radio-Canada Françoise Dancause, directrice générale et artistique de l’organisme culturel.
Elle spécifie que la cathédrale est encore en fonction et que, le jour même de la diffusion du premier match, il y avait eu un baptême et une messe.
«Du vin de messe, de la bière bénite, tout ça est disponible, on a notre permis d’alcool pour les soirs de match», ajoute Mme Dancause. Elle se réjouit qu’«on amène des gens à rentrer dans l’église et à la faire vivre», relevant également la présence du curé à l’événement.
Manque de discernement?
En voyant le reportage à la télévision, le sulpicien Robert Gauthier, recteur du Grand Séminaire de l’archidiocèse de Montréal, n’était pas sous le choc. Il s’est plutôt dit «un peu surpris» et a évoqué un manque de discernement.
«Il y a quelqu’un qui s’est déguisé en cardinal et qui accueillait les gens à l’église. Ça semblait assez irrespectueux.»
Robert Gauthier, recteur du Grand Séminaire de Montréal
«Une partie de hockey qui est télédiffusée dans la cathédrale, c’est quand même quelque chose», avoue-t-il à Présence, en pointant le caractère brutal de ce jeu. «C’est un sport qui est violent. Est-ce que notre Seigneur ferait la promotion de certains comportements que l’on voit sur la glace : batailles, coups de bâton ? Je ne suis pas sûr», répond M. Gauthier, qui précise parler en son nom et non au nom de l’Église ni de l’institution dont il est le recteur.
«L’autre chose, ça c’est carrément de mauvais goût, il y a quelqu’un qui s’est déguisé en cardinal et qui accueillait les gens à l’église. Ça semblait assez irrespectueux», condamne-t-il.
«Ils ont aussi parodié le Notre-Père en parlant de Maurice Richard, qui était une grande vedette des Canadiens de Montréal», poursuit-il. M. Gauthier ne veut «lancer la pierre à personne», supposant que l’autorisation a probablement été donnée sans l’aval de l’évêque.
Le recteur du Grand Séminaire de Montréal estime qu’une réflexion doit être menée sur le genre d’événement à autoriser pour financer «nos églises largement déficitaires».
Le lieu en débat
Doréus Mercidieu, enseignant en religion et responsable du Réseau chrétien Foi et Action, ne fustige pas la diffusion d’un match de hockey dans une église. Il y voit plutôt une invitation à repenser l’évangélisation : «Peut-être que si tu invites quelqu’un à la messe aujourd’hui, il te dira non. Mais si c’est un match de hockey, ça peut créer un certain lien, ça peut être un point de contact, et peut-être que la personne peut revenir.»
«Tout est fait dans le respect du lieu, c’est un bijou patrimonial. Notre but, c’est de le mettre en valeur aussi par les arts et par le hockey cette fois-ci.»
Françoise Dancause, d.g.
La Cargaison – Collectif
Quand certains préconisent que l’événement aurait dû se tenir dans le sous-sol de l’église ou sur le parvis, et non pas à l’intérieur du lieu de culte, Doréus objecte que plus important «c’est notre connexion avec Dieu, pas la place en tant que telle». Il ajoute que même la Bible a révolutionné la conception du Temple, qui ne serait plus le temple physique en tant que tel, mais l’être humain.
Olivier, qui étudie pour devenir enseignant, ressent néanmoins un certain malaise devant l’événement, jugeant que diffuser un match de hockey dans une église revient à mêler le sacré et le profane. «Il y a une place pour le sacré et le culte et il y a une place pour aller boire et fêter la victoire du Canadien», nuance-t-il.
Le réalisateur Francis Denis est un documentariste qui travaille souvent avec les milieux religieux. Il considère qu’il y a une bonne intention derrière l’évènement, qui est de faire en sorte que la communauté locale se réapproprie ses lieux de culte, en lui offrant des services qu’elle aime, c’est-à-dire une partie de hockey. Mais en contrepartie, se réserve-t-il, «ça désacralise le lieu». Donc, pour lui, «la désacralisation du lieu est un sacrifice trop cher payé».
Permettre l’évangélisation?
Jean-Christophe Jasmin, pasteur évangélique, précise que dans la tradition protestante, ce qui est sacré, c’est la communauté. «Donc, pour nous d’avoir le hockey sur un écran géant dans une église ne pose aucun problème, parce que souvent nos églises sont multifonctions.»
Pour lui la question serait : «Est-ce que ça amène à l’édification, est-ce que ça amène à la communion fraternelle, est-ce que c’est aussi une manière d’évangéliser? C’est quand même une préoccupation importante chez les protestants : être capable de rejoindre la communauté avec la bonne nouvelle de Jésus.»
Avis des partisans au Centre Bell
Présence a recueilli aussi les points de vue des partisans des Canadiens de Montréal rassemblés devant le Centre Bell, le principal point de ralliement de milliers de fans.
Laurent Lessard, 35 ans, supporte le Canadien depuis qu’il a un an. Comme plusieurs autres supporters, il est venu soutenir le Tricolore face aux Sabres de Buffalo. Pour lui, c’est une bonne chose qu’une église diffuse les matchs du Canadien.
«Le hockey est une religion, c’est sûr, c’est important, ça relie les Montréalais»
Katy, fan du Tricolore
«Les églises sont des lieux sacrés mais là, c’est un cas spécial avec les séries. Je ne sais pas si le prêtre a dit oui. Mais c’est une bonne chose, ça donne de l’espoir et le prêtre sait qu’on est là pour le bleu blanc rouge», affirme M. Lessard.
Alexandre, Alexis et Jean-Pascal, rencontrés sur les mêmes lieux, admettent que le hockey est dans la culture des Québécois. «On devrait considérer le hockey comme une religion parce que ça tient beaucoup à cœur aux gens et c’est un sport qui réunit surtout à Montréal grâce au Canadien. Je pense que Dieu peut faire des choses pour ceux qui croient en lui», dit Lili-Rose, qui a quitté Saint-Jérôme afin de pousser à la victoire le Tricolore devant les écrans géants du Centre Bell à Montréal.
Comme elle, Katy n’est pas choquée qu’on diffuse des matchs du Canadien dans une église : «Le hockey est une religion, c’est sûr, c’est important, ça relie les Montréalais. Tant que les gens vont à l’église, c’est une bonne raison. Pour Dieu, tout le monde est le bienvenu, peu importe la situation», fait-elle savoir.















































