Il y a 25 ans, la théologienne Suzanne Rousseau publiait L’immortalité de l’âme en question (Fides, 2001, 252 pages), un puissant essai qui se penchait sur le sens de la résurrection. Constatant que le concept de réincarnation — après la mort, notre âme revient sur terre dans un nouveau corps, jusqu’à l’atteinte de la perfection spirituelle — devenait de plus en plus populaire au Québec, même chez les catholiques, elle cherchait à comprendre le phénomène. Son essai, issu de sa thèse de doctorat, l’amenait surtout à réfléchir au sens profond du concept de résurrection et à ce qui le distingue de celui de réincarnation.
L’ouvrage, à l’époque, m’avait fait une très forte impression. Un quart de siècle plus tard, j’ai entrepris de le relire pour voir si sa puissance tenait le coup. Je peux maintenant vous le confirmer : ce livre, original, subtil et brillant, est un des plus solides essais de théologie que j’ai lus dans ma vie.
Réglons d’abord une chose, avant d’aller plus loin. Parler de l’après-mort nous condamne à faire preuve d’imagination pour une raison évidente : on peut croire à ce qui nous attend à cette étape, mais on ne le sait pas.
Le Nouveau Testament, sur la question, fait preuve d’une grande discrétion. Il évoque l’assurance de la résurrection, mais, comme le notait la regrettée théologienne Marie-Thérèse Nadeau dans La mort et après (Médiaspaul, 2004), il «ne permet pas aux croyants et aux croyantes de visionner la vie nouvelle qui leur est promise dans le sillage de la résurrection du Christ. Ceux-ci ne devraient pas perdre leur temps à imaginer une manière de vivre dans l’au-delà, puisque toutes les images émanant des vivants cherchant à évoquer ce qu’ils n’ont jamais connu ne peuvent être de toute façon qu’inadéquates.»
Suzanne Rousseau ne dit pas autre chose. Dès les premières lignes de son essai, elle note qu’il est téméraire de parler de l’au-delà de la mort. «Seule la mort est une certitude, écrit-elle. Le reste tient de nos rêves, surtout de nos espoirs.»
Réincarnation et résurrection
Pourquoi, alors, consacrer tant de pages à ce qu’on ne peut connaître ? Parce que, répond la théologienne, «la conception de l’au-delà de la mort conditionne la vie présente», parce que «la façon dont un être humain entrevoit l’au-delà de sa mort conditionne sa manière de vivre ici-bas».
Que veut dire ressusciter ? Qu’est-ce qui ressuscite ? Il y a, montre Rousseau, une grande ambiguïté dans le magistère de l’Église à cet égard.
Un réincarnationniste, par exemple, croit que «ce qui se passe dans la vie actuelle prend sa source dans les actions et les états d’âme d’existences antérieures et engage les vies subséquentes». Il verra peut-être les tares physiques ou psychiques, de même que les inégalités sociales, comme la conséquence méritée de fautes passées ou comme des occasions de croissance. Pour lui, «le mal et la souffrance sont davantage à assumer qu’à combattre puisqu’ils sont essentiels au développement spirituel», écrit Rousseau.
En revanche, celui qui croit à la résurrection est convaincu que sa vie présente est la seule qu’il aura sur terre. Il sait qu’il mourra, mais il croit qu’il est un ressuscité en puissance dans la mesure où il fait de sa vie «le lieu de son salut». Les tares, les injustices, le mal et la souffrance, pour lui, ne sont pas la sanction de fautes passées ou des occasions de croissance spirituelle laissées en héritage par ses vies antérieures, mais des réalités à combattre, ici et maintenant, parce qu’elles blessent le corps et l’âme de l’humain sanctifié par la résurrection du Christ et qui lui est promise.
On ne sait donc pas ce qu’il y aura après, mais on sait que croire une chose ou l’autre change notre vision du monde et de l’humain ici, maintenant et concrètement.
Le problème du dualisme
Or, le nœud de l’affaire est là, que veut dire ressusciter ? Qu’est-ce qui ressuscite ? Il y a, montre Rousseau, une grande ambiguïté dans le magistère de l’Église à cet égard. Elle vient de l’Évangile lui-même. Dans sa première lettre aux Corinthiens (15, 35-53), Paul semble dire que l’humain mort redevient vivant sous forme de «corps céleste». C’est «l’être humain tout entier», explique Rousseau, corps et âme indissociables, qui ressuscite. Dans sa deuxième lettre aux Corinthiens (5, 6-9), le même Paul écrit pourtant «que tant que nous demeurons dans ce corps, nous sommes loin de la demeure du Seigneur […] nous préférerions quitter ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur.» La question : qui quitte le corps ici ? Peut-on penser l’humain sans corps ?
Vous avez compris qu’on parle ici de l’âme. C’est toute la conception de l’être humain qui est ici en jeu. Qu’est-ce qu’un humain ? Le Petit catéchisme de 1888 — j’utilise une version de 1944 titrée Le catéchisme — répond : «L’homme est un être composé d’un corps et d’une âme, et créé par Dieu, à son image et à sa ressemblance.» Les catéchismes subséquents, jusqu’à celui de 1992, ne modifieront pas vraiment cette définition.
Il faut donc comprendre que si l’humain est un être composé, on ne peut plus parler d’humain en cas de décomposition. Dans cette logique, un corps sans âme n’est pas un humain, pas plus que ne l’est une âme sans corps. Par conséquent, pour un catholique, la résurrection doit s’appliquer au corps et à l’âme, ensemble, en même temps, sinon, elle ne s’applique plus à l’humain.
Si l’âme suffit pour être pleinement en communion avec Dieu, à quoi bon un corps, en effet ?
Pourtant, le Petit catéchisme présente le corps comme mortel et l’âme comme immortelle. Il subordonne, de plus, le premier à la seconde en faisant de cette dernière le cœur de l’identité humaine. On nage, ici, en plein dualisme anthropologique. On dit de l’humain qu’il est un corps et une âme en même temps — ce qui est juste —, mais on attribue ce qui fait fondamentalement l’humain — la volonté, l’intelligence — à l’âme seule et on avance qu’à la mort, l’âme, immortelle quitte le corps pour rejoindre Dieu (ou aller en enfer ou au purgatoire) et pour, plus tard, être réunie au corps à la fin des temps.
Une telle anthropologie, note justement Rousseau, prive la résurrection de son sens fort. «Si, en raison de son âme, l’être humain est déjà tout entier en Dieu, écrit Rousseau, pourquoi le chrétien devrait-il retrouver un corps à la fin des temps ? La résurrection ne devient-elle pas superflue ?» Plus encore, on peut se demander qui ressuscite exactement. «Les êtres humains pourraient-ils être humains autrement que composés d’une âme et d’un corps ? demande la théologienne. […] le mystère pascal de la mort-résurrection est inutile quand l’être humain n’a pas besoin de son corps pour connaître la plénitude du salut.»
La puissance du mystère pascal tient à sa promesse d’une résurrection de l’être humain. Or, pour ressusciter, il faut d’abord mourir. Si l’âme est immortelle, elle survit à la mort, elle ne ressuscite pas. On comprend, d’ailleurs, qu’une telle conception dualiste de l’être humain se rapproche de la logique réincarnationniste et a pour conséquence d’entraîner «l’inutilité ontologique du corps» d’un point de vue sotériologique (la recherche du salut). Si l’âme suffit pour être pleinement en communion avec Dieu, à quoi bon un corps, en effet ?
On peut même aller plus loin pour illustrer les dangers de ce dualisme sur les plans philosophique et pratique. Si l’âme fait foi de tout et «si le corps humain est le contraire de l’âme et s’il s’oppose à l’épanouissement de la personne, on est en droit de le dévaloriser, de l’humilier, de le mutiler et, à la limite, de le tuer», note la théologienne.
«J’étais mort, mais maintenant je suis vivant pour toujours.» (Apocalypse 1, 18)
Dans de fines analyses, Rousseau montre que les auteurs du renouveau catéchétique québécois, à partir des années 1960, ont fait d’énormes efforts pour éviter ce dualisme, pour valoriser le corps et pour reconnaître l’unité de l’être humain, corps et âme indissociables. Toutefois, en maintenant l’idée d’une âme immortelle, ils se sont retrouvés eux aussi devant l’aporie du dualisme devant la résurrection.
«Une vision moniste de l’être humain qui considère l’âme et le corps comme des composantes indissociables et qui implique la mort de l’être humain tout entier, exige de la part du croyant un acte de foi sérieux à l’égard du Dieu créateur et sauveur.»
Suzanne Rousseau, théologienne
Cette dernière, en effet, pour valoir pleinement, exige l’admission de la mort totale de l’humain, celle de l’âme aussi, avec le corps, puisqu’on ne peut ressusciter que ce qui est mort. Même le cardinal Ratzinger, en 1979, évoque «l’idée de la mortalité de l’âme», avant de se raviser. Il semble que, dans l’Église, remettre en question l’immortalité de l’âme ne se fait pas, même si ne pas le faire équivaut à minorer la puissance salvifique de la résurrection.
À la fin de ce brillant parcours, Suzanne Rousseau n’hésite pas à plaider pour une foi résurrectionnelle radicale qui passe d’abord par la reconnaissance que la mort d’un humain inclut aussi celle de son âme. «Une vision moniste de l’être humain, écrit-elle, qui considère l’âme et le corps comme des composantes indissociables et qui implique la mort de l’être humain tout entier, exige de la part du croyant un acte de foi sérieux à l’égard du Dieu créateur et sauveur. Selon cette vision, la vie du croyant se trouve entièrement entre les mains d’un Être auquel il croit et qui seul possède le pouvoir de lui redonner la vie et l’être.»
J’ai vu ma mère et mon père mourir devant moi. Ils étaient là et, ensuite, ils n’y étaient plus. Quand je pense à eux, aujourd’hui, ressuscités, je ne pense jamais à leur âme seulement. Je les vois. Mes parents n’étaient pas seulement des âmes. Ils étaient des humains, vivants. Je crois qu’ils le sont, grâce à Dieu, redevenus.
















































