L’Université d’Ottawa traverse une période difficile pour ses programmes en sciences humaines. Le département de sciences des religions et d’études anciennes, qui jouit d’une excellente réputation aux cycles supérieurs, doit faire face à un avenir incertain concernant ses baccalauréats spécialisés et à une diminution significative de son personnel enseignant.
Une suspension controversée
Il y a environ trois ans, l’université a suspendu le baccalauréat spécialisé en sciences des religions. Cette année, le programme d’études anciennes a subi le même sort. On l’a cependant réintégré le 28 novembre dernier. Deux hypothèses peuvent expliquer ce changement : la pétition qui a circulé sur change.org et la loi provinciale ontarienne sur la désignation des programmes en français.
«On a l’impression qu’ils veulent nous faire disparaître tranquillement», confie Dominique Côté, directeur du département d’études anciennes et de sciences des religions. «Il y a dix ans, nous étions 16 ou 17 professeurs réguliers. Maintenant, nous sommes 11, dont six en sciences des religions et cinq en études anciennes. Personne n’a été engagé depuis 20 ans.»
Le paradoxe des cours populaires

L’ironie réside dans un paradoxe frappant : bien que les cours de sciences des religions attirent une communauté étudiante importante, le nombre d’inscriptions aux programmes reste très bas. Des cours comme «Magie et sorcellerie» affichent complet systématiquement, mais la communauté étudiante préfère les suivre comme cours à option.
Anne Vallely, directrice des programmes de premier cycle en sciences des religions, explique : «Il y a tellement de bagages avec le terme “religion”. Les gens pensent que c’est de la foi, quelque chose de très rétro, très conservateur.»
Le modèle de financement de l’université aggrave la situation. En effet, la faculté reçoit moins d’argent pour les membres de la communauté étudiante qui suivent seulement des cours que pour les personnes inscrites à un programme. «On est devenu une espèce de faculté de service», déplore Côté. «Ils aiment nos cours, mais l’administration regarde les chiffres des étudiants inscrits aux programmes.»
Des cycles supérieurs florissants
Paradoxalement, les programmes de maîtrise et de doctorat se portent très bien. Cette année, le département a vu l’arrivée d’une dizaine de nouvelles têtes parmi les cycles supérieurs, la plupart venant de l’extérieur de l’Université d’Ottawa.
Le microprogramme en ligne sur les études psychédéliques et spirituelles, créé en 2020, connaît un franc succès. «Nous avons des étudiants inscrits dans le monde entier», explique Vallely. «Environ la moitié de mes étudiants de cycles supérieurs sont venus par ce programme.»
Le département bénéficie également de la présence de Lori Beaman, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en diversité religieuse et changement social.
Un nouveau programme prometteur
Face à cette crise, Anne Vallely et sa collègue Mélanie Houle ont développé un nouveau baccalauréat en «Société, santé et spiritualité». Le programme, qui attend l’approbation finale, pourrait être lancé à l’automne 2027.
«On s’est dit qu’en donnant un angle particulier, en mettant l’accent sur les aspects actuels, la société et la santé, peut-être qu’on pourrait attirer davantage d’étudiants», explique Côté.
Vallely est enthousiaste : «Nous avons travaillé avec les sciences de la santé, la psychologie et même la médecine. Un étudiant qui compléterait ce programme avec une mineure en biologie aurait les exigences minimales pour postuler en médecine.»
La question francophone négligée
En tant qu’unique université bilingue en Ontario, l’Université d’Ottawa doit assumer une responsabilité particulière envers la communauté francophone. Selon Côté, «en ce moment, je ne suis pas sûr que les droits des francophones soient respectés».
L’Université Laurentienne a récemment mis fin à la plupart de ses programmes en français. «Un Franco-Ontarien qui veut étudier l’Antiquité ou les sciences des religions, je pense qu’il lui reste seulement l’Université d’Ottawa», constate le directeur.
Le déclin des humanités en Ontario
Cette situation s’inscrit dans un contexte plus général : l’Ontario est la province canadienne qui finance le moins l’enseignement supérieur. L’Ontario a mandaté une firme externe pour «rationaliser» les départements.
«Le doyen de la faculté nous a dit qu’au lieu de 17 départements, il en voit très bien huit», révèle Côté. Un projet propose même de mettre tous les cours de langues en ligne pour économiser des coûts.
Pour le directeur Côté, diplômé de l’Université Laval, une différence frappante existe entre le Québec et d’autres régions. En effet, «il y a un certain respect pour des disciplines qui ont contribué à définir le Québec dans le passé. Je n’ai jamais senti la même reconnaissance ici».
Une campagne de mobilisation couronnée de succès
Un professeur du département d’études anciennes, Jitse Dijkstra, a lancé une pétition le 12 novembre dernier. En seulement quelques jours, elle avait déjà recueilli 4 000 signatures et des collègues du monde entier avaient écrit à l’administration. Le 28 novembre, lors de la réintégration du programme de baccalauréat spécialisé en études anciennes, ce sont 4 255 personnes qui avaient apposé leur nom sur cette pétition.
«On a le droit de s’exprimer, d’exprimer notre désaccord», soutient Côté. «Est-ce que ça va nous aider ? Je ne sais pas. Mais on est dans une démocratie.»
Vallely adopte une approche pragmatique. «Nous devons mieux communiquer notre champ d’études. Ce n’est pas de la théologie, ce sont des questions essentielles pour comprendre l’histoire, la politique actuelle, l’art. Mais nous avons été très faibles dans notre marketing.»
Malgré quelques lueurs d’espoir, l’avenir demeure incertain. «Des fois, je me sens un peu comme le dernier des Mohicans», confie Côté. «Quand on ne nous remplace pas, ça veut dire que quand on aura tous pris notre retraite, ils vont fermer le département.»
Voir aussi
Annick Sénécal, L’Université Bishop’s annonce la fermeture de son département de Religion, Society and Culture, 24 novembre 2025
Annick Sénécal, Université de Sherbrooke : Renaissance du Centre d’études du religieux contemporain, 16 septembre 2025
















































