Le père Luc Tardif, un Oblat de Marie-Immaculée, est depuis peu le nouveau recteur du sanctuaire Notre-Dame-du-Cap à Trois-Rivières. Dimanche dernier, il assistait à Rome à la canonisation de Marie-Léonie Paradis, la fondatrice des Petites Sœurs de la Sainte-Famille. Voici les notes qu’il a déposées dans son journal personnel et partagées avec Présence.
Rome, dimanche 20 octobre 2024.
Ce matin, j’ai quitté la Maison générale des Oblats de Marie-Immaculée vers les sept heures trente pour me rendre sur la place Saint-Pierre, là où aura lieu la célébration de plusieurs canonisations. Je m’y rends à pied car nous résidons à environ deux kilomètres de la basilique Saint-Pierre. Une fois sur place, des foules déjà forment de longues files d’attente.
La sécurité est un enjeu et le passage est individuel même si, avec un col romain bien en vue, je passe plutôt rapidement. En fait il y a deux contrôles, un premier pour les sacs, puis un second, comme à l’aéroport. Puis, une fois bien placé dans la section qui nous est attribuée, je me rends compte que nous sommes sur le côté, assez loin derrière l’autel. En fait, nous verrons le pape seulement de dos et de loin. Un peu comme Moïse vit Yahvé de dos seulement. Le son est cependant très bon. De plus, nous avons des livrets complets qui nous permettent de participer pleinement au déroulement de la liturgie.
L’attente est longue. Plus de deux heures. Je suis assis entre un jeune prêtre du Kenya et une jeune religieuse de Tanzanie qui parlent la même langue. Ils discutent fort, gesticulent, rient, s’exclament. Je tente un peu de me retirer dans ma chambre intérieure mais le bruit de mes voisins, comme celui de la foule, me gardent bien au-dehors de moi-même. Puis, il y a les ambassadeurs, les dignitaires qui sont très nombreux, Ils ont des places de choix, en première classe. Je reconnais Joyce Napier, l’ambassadrice du Canada près le Saint-Siège, qui marche rapidement vers sa place. De l’autre côté se trouvent les évêques. Certainement plus de quatre cents. Puis, il y a les cardinaux. De les voir ainsi tous vêtus de leur mitre et vêtements d’apparat, j’éprouve une certaine gêne. C’est un vrai spectacle, du théâtre. Le défi est de passer de l’extérieur à l’intérieur, des apparences à la transcendance.
Le pape arrive enfin. La matinée jusqu’à présent était plutôt nuageuse. Or, au moment même où il se présente dans son fauteuil roulant, le soleil sort. Le fait est remarquable. Le soleil brillera pour la majeure partie de la célébration. Il nous réchauffe vraiment. Et la liturgie commence: elle est simple, belle, sans longueur. Même l’homélie du pape ne dure pas plus de quinze minutes. Un commentaire très simple de l’Évangile du jour. La canonisation de plusieurs saints prend le dessus sur le Dimanche des Missions.
Sur le plan liturgique, la logistique est bien rodée. Il y aura de multiples processions autour de l’autel durant tout le déroulement. Je suis émerveillé de voir à quel point la discipline est impeccable. Tout est minutieusement réglé, à commencer par l’horaire. Dans ma section, il y a une foule de religieuses, surtout africaines. Innombrables aussi sont les prêtres. Le même constat: les Africains dominent clairement en nombre.
L’animation liturgique est évidemment impeccable. La litanie des saints, au début du rituel de canonisation, est très priante. Il me vient à l’esprit que l’immense majorité des gens canonisés au cours des siècles était des religieux et des religieuses. Pas beaucoup d’évêques ou même de prêtres et encore moins de laïcs. L’un des religieux canonisés aujourd’hui est le fondateur des Missionnaires de la Consolata: il y a des centaines, pour ne pas dire des milliers, de représentants de cette famille religieuse, qui a des branches laïques, féminines et presbytérales, qui sont présents ici et très animés.
Ces festivités peuvent aussi être une occasion pour réfléchir sur cette réalité ecclésiale: les canonisations visent des objectifs qui recoupent ceux de la communion des saints. Elles nourrissent la foi, offrent des modèles, proposent des chemins d’Évangile, réveillent l’espérance. Elles sont aussi des rendez-vous pour faire corps, le Corps du Christ dont la vitalité et la fécondité traversent l’espace et le temps.
Il reste que le défi de bien rendre compte de leur contexte en plongeant dans l’histoire, puis de mettre en valeur la tradition spirituelle chrétienne demeure permanent. Nous ne pouvons nous contenter de simplement les raconter: les saints furent des gens de leur temps et ils ne doivent pas nourrir la nostalgie ni le retour aux anciennes pratiques ou mettre en valeur des attitudes qui relèvent d’une autre théologie ou religiosité. Le devoir de mémoire fait appel à une capacité de relecture critique et d’interprétation vitale pour dégager du véritable sens.

Dans cette perspective, beaucoup reste à faire, même pour Marie-Léonie Paradis. Sinon, nous risquons d’alimenter une vision du prêtre, de l’Église et de la vie religieuse qui est antérieure à Vatican II, sans compter que la vocation des Petites Sœurs de la Sainte-Famille, vouée au service des prêtres, peut être ambiguë sinon complètement discréditée, compte tenu des enjeux du rôle, de la mission et des responsabilités des femmes dans l’Église aujourd’hui. Je crois qu’il faut davantage mettre en valeur son expérience spirituelle, très réelle, d’une profondeur certaine. L’exprimer et la communiquer dans les mots et sensibilités contemporaines. Comme fondatrice, elle exerce un magistère évident parmi ses compagnes et il importe de nommer le charisme qu’elle incarne, transmet et alimente.
De retour à la célébration maintenant: la sortie du pape est aussi très ritualisée. À voir et entendre la joie de la foule en le voyant déambuler dans les allées, je prends conscience à quel point cet homme est presque l’objet d’un culte, et plus généralement d’une immense curiosité. Il est passé assez près de nous et j’ai pu voir qu’Il a plutôt bonne mine. Il sourit généreusement et regarde bien les gens. La célébration est terminée. Je suis rentré à la maison pour la revivre maintenant un peu plus de l’intérieur et je m’en réjouis.
Sainte Marie-Léonie, priez pour nous.
Luc Tardif, o.m.i
Recteur du sanctuaire Notre-Dame-du-Cap et supérieur provincial des Oblats du Québec de 2011 à 2023.
Jour de liesse pour les Petites Sœurs de la Sainte Famille à l’occasion de la canonisation de leur fondatrice, Sainte Marie-Léonie Paradis#SainteMarieLéonieParadis🇨🇦 pic.twitter.com/e04gwpmL5f
— Canada au Saint-Siège (@CanSaintSiege) October 20, 2024
















































