Sœur Augustine a été la maîtresse d’œuvre de l’Institut médicopédagogique Mont-Providence, un projet de 8 M$ ouvert en 1950. Son parcours a été documenté par Marie-Claude Thifault, professeure à la Faculté des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa et spécialiste des hôpitaux psychiatriques. Les travaux de l’historienne mettent en lumière la contribution des femmes instruites, religieuses et infirmières laïques, longtemps reléguées dans l’ombre et déclarées incompétentes dans les années 1960. Elle s’est intéressée, entre autres, aux Sœurs de la Providence.
L’étude de Mme Thifault sur l’Institut médico-pédagogique du Mont-Providence, conduit inévitablement vers l’histoire des «Orphelins de Duplessis». L’historienne souligne clairement au début de notre discussion que ses recherches ne nient pas leurs souffrances, ni les agissements déplacés de certaines sœurs. Mais elle souligne aussi le contexte social dans lequel il était acceptable de placer des enfants là où ils n’avaient pas leur place, dans une histoire où communautés religieuses et appareil gouvernemental étaient étroitement liés.
Une religieuse pour la formation poussée des femmes
Sœur Augustine (née Clémence-Amélie Filteau en 1873) prononce ses vœux à 23 ans, en 1893, et est affectée à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu où elle travaille toute sa vie. Cet hôpital fondé en 1873 est le résultat d’une entente entre le gouvernement du Québec et la Congrégation des Sœurs de la Providence. L’objectif premier de l’institution est de se consacrer au soin des adultes ayant un trouble mental. Des enfants y sont aussi admis. Sœur Augustine y exerce différentes fonctions au fil du temps, entre autres comme gestionnaire.
Au tournant du XXe siècle, les religieuses de l’hôpital veulent moderniser leurs pratiques de soins. C’est dans ce contexte que sœur Augustine crée en 1912 l’École de gardes-malades de Saint-Jean-de-Dieu, la première du genre au Québec, pour les religieuses, puis les infirmières laïques. Le cursus comprend des éléments novateurs, comme en neuropsychiatrie. En 1925, l’École de gardes-malades est affiliée à l’Université de Montréal.
«L’hôpital Saint-Jean-de-Dieu devient une référence. Les autres écoles de gardes-malades dans les hôpitaux généraux de Montréal y envoient leurs étudiantes pour des stages en psychiatrie. Sœur Augustine n’était pas seule, mais c’est elle qui a mis de l’avant l’importance de former les religieuses et des femmes laïques pour qu’elles deviennent infirmières» explique Mme Thifault.
Sœur Augustine continue elle aussi de se former. Elle obtient un baccalauréat en sciences hospitalières, en enseignement supérieur et en sciences sociales et administratives afin d’améliorer sa gestion d’hôpital. Elle poursuit ses études aux États-Unis pour se spécialiser dans l’éducation d’enfants qualifiés à l’époque de «déficients et arriérés mentaux, anormaux ou illégitimes».
Un but : éduquer les enfants
Loin de se contenter de ses accomplissements, sœur Augustine continue de travailler afin d’améliorer les soins à Saint-Jean-de-Dieu, y compris pour les enfants qui devaient être séparés des adultes. En 1930, elle s’affaire donc à mettre en place une école avec des équipements spécialisés, des ressources et du personnel qualifié pour former des enfants avec un handicap intellectuel afin qu’ils puissent être autonomes une fois adulte. C’est ainsi que naît l’École Emmélie-Tavernier au sein de l’hôpital psychiatrique, dont le programme est reconnu par le ministère de l’Éducation. Elle met ensuite sur pied l’École normale médico-pédagogique pour former les futurs éducateurs spécialisés.
Malgré tout, l’école n’est pas assez grande pour les enfants. Selon les dossiers consultés par Mme Thifault, des parents écrivent aux Sœurs de la Providence pour que leur enfant, présentant des difficultés scolaires, soit admis comme élève (et non patient) à l’École Emmélie-Tavernier.
Sœur Augustine devient donc entrepreneure pour sortir les enfants de l’institut psychiatrique. Son objectif : construire une institution dédiée à l’éducation des jeunes avec un handicap intellectuel léger comprenant un volet pour la formation des psychoéducateurs. «Elle avait la volonté d’accompagner un groupe parmi les plus négligés de la société», souligne Mme Thifault.

L’Institut médico-pédagogique Mont-Providence ouvre en 1950, avec un système éducatif inspiré des meilleures pratiques européennes et américaines, déjà dans une perspective de désinstitutionalisation psychiatrique. L’enseignement offert se base sur les principes de Montessori, l’école est spacieuse et pourvue d’un ameublement spécialisé. «Les Canadiens-français ne sont pas en retard par rapport au développement des connaissances ou au développement de la science», remarque Marie-Claude Thifault. Les inscriptions sont nombreuses tant pour les enfants externes (qui peuvent sortir les fins de semaine et l’été) que pour les enfants internés à Saint-Jean-de-Dieu.
Les religieuses prises en étau
Malgré le succès de l’Institut, le gouvernement oblige les sœurs à abandonner toutes activités d’enseignement après quatre ans seulement de fonctionnement. Avec seulement quelques semaines d’avis, le bâtiment devient l’Hôpital psychiatrique Mont-Providence et accueille des enfants lourdement handicapés et de jeunes adultes transférés de Saint-Jean-de-Dieu où l’espace manque et les lits sont insuffisants.
Mais ce changement imprévu a des effets dévastateurs, explique Mme Thifault. «On va confier à des institutrices des enfants parfois lourdement handicapés. On va y placer des orphelins, parce qu’on ne sait pas où les loger. Les plus débrouillards et actifs aideront les religieuses.»
À cette époque, sœur Augustine s’était déjà retirée de ses fonctions dans l’institution, mais elle a été témoin de la destruction de l’œuvre à laquelle elle avait consacré une grande partie de sa vie.
Une histoire à nuancer
Selon notre mémoire collective, la société québécoise est passée de la Grande Noirceur aux lumières de la Révolution tranquille dans les années 1960. Si beaucoup a effectivement été fait, la professeure Thifault rappelle que les femmes ont beaucoup perdu. Entre autres, certaines de leurs idées, ignorées avant les années 1960, ont été reprises et financées, mais sans leur en donner le crédit. Par exemple, le financement et la gestion de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu et de ses 7 000 patients reposaient essentiellement sur les religieuses pendant des décennies. «Les sœurs et le surintendant médical écrivaient au gouvernement pour dénoncer les fonds insuffisants. Mais le gouvernement n’était pas intéressé à investir dans une institution qui répondait à un besoin important au sein de la société.»
Les sœurs ont proposé des projets, par exemple celui de cliniques externes, pour accompagner les patients n’ayant pas besoin d’être hospitalisés pour leur traitement, mais elles n’ont pas reçu de financement. Dans les années 1960, les religieuses de Saint-Jean-de-Dieu sont mises de côté, mais cette idée est reprise et soutenue par un investissement de 11 M$.
Un legs de formation et de justice sociale
Sœur Augustine est morte en 1963. «Je pense que c’était une femme très déterminée, peut-être carriériste aussi, raison pour laquelle elle est devenue religieuse. Il s’agit d’une femme qui avait la volonté d’améliorer les choses — c’est un discours qui est rarement associé aux institutions psychiatriques.»
Pour Marie-Claude Thifault, le fil qui tisse la vie de sœur Augustine est l’instruction : elle s’est formée et a cherché à former les autres, que ce soient des professionnels ou des enfants pour offrir les meilleurs soins possibles à une population vulnérable.
En savoir plus :
Alexandre Klein, Les infirmières de la folie, Webdocumentaire (lien externe)
Alexandre Klein et Marie-Claude Thifault. « Aux origines de la désinstitutionnalisation psychiatrique au Québec. Le rôle oublié des infirmières laïques et religieuses ». Genesis, XXIII/2, 2024, pages 25 à 48 (lien externe)
Voir aussi :
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : l’auxiliatrice Christiane Sibillotte, 6 janvier 2026
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : la pédagogie novatrice d’Élisabeth Turgeon, 4 novembre 2025
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : l’impact multiforme de Marguerite Bourgeoys, 22 octobre 2025










































